Afrique: faux débats et vrais défis !
Par Freddy Mulongo, mardi 7 octobre 2008 à 14:48 :: radio :: #194 :: rss
Jean Marie Nzekou est un confrère journaliste camerounais. Il exerce dans divers médias tant au Cameroun qu'à l'étranger. Il a longtemps animé la rubrique économique du quotidien Cameroun tribune et occupé notamment le poste de Rédacteur en chef de l'Agence nationale de presse du Cameroun. Pour, Jean Marie Nzekoue, l'Afrique qui accuse un retard préoccupant et ploie sous le poids de conditionnalités généralement imposées. Démocratie, bonne gouvernance, liberté d'expression, protection des droits humains, libéralisation économique sont autant de prescriptions à respecter pour sortir de l'ornière. Mais cette feuille de route du développement n'a pas encore produit les effets escomptés. Seules la création et la redistribution des richesses peuvent inscrire durablement les sociétés africaines dans la modernité.
On croit rêver en entendant de nos jours encore, des propos dignes de " Tintin au Congo " dans la bouche de ceux qui sans avoir jamais mis les pieds en Afrique, la perçoivent comme une sorte de trou noir rempli de sortilèges. Ceux des Africains qui ont fait un détour par l'Occident seront toujours surpris à quel point l'ignorance sur les réalités sociales et particulièrement urbaines de leur continent est grande en plein XXI e siècle.
A l'heure où la persistance d'une crise multisectorielle exige des solutions urgentes de survie, des élites dirigeantes d'Afrique semblent se complaire dans un jeu de conditionnalités définies et imposées de l'extérieur notamment par des institutions internationales de financement, soutenues en cela par l'engagement messianique de quelques grandes puissances qui fondent désormais leur rapport au reste du monde sur le triomphe d'une globalisation et d'une uniformisation ne laissant place à aucune dissidence. Le discours à l'adresse des princes qui nous gouvernent est à la fois simpliste et affligeant: " Puisque vous êtes incapables de vous gouverner et de vous développer par vous mêmes, voici la voie à suivre désormais pour espérer atteindre le bout du tunnel. "
La liste des recommandations à observer pour bénéficier de la compassion des grands argentiers s'allonge dès lors sans fin: démocratie, bonne gouvernance, défense des droits de l'homme, protection de l'environnement, libéralisation économique, lutte contre la corruption, etc. Autant de prescriptions à respecter à la lettre par tout pays qui souhaiterait la remise sur les rails de son économie par l'introduction des réformes structurelles, l'allègement du poids de la dette ou l'allocation des fonds supplémentaires.
Après l'échec des précédentes formules concoctées au cours des décennies antérieures dans des " laboratoires du développement " situés dans les pays développés, on s'achemine depuis quelques années vers une nouvelle une nouvelle recette qu'on pourrait qualifier de " développement sous contrainte " et qui s'apparente en réalité à une course de haies où l'habilité, le faire semblant voire la ruse sont autant sinon plus déterminants que l'effort nécessaire pour atteindre le Graal du développement.
Malgré d'énormes sacrifices consentis jusqu'ici par des peuples à qui rien ne semble avoir été épargné pour la conquête d'une hypothétique toison d'or, on ne peut jurer aujourd'hui sur l'impact positif qu'induirait l'application rigoureuse des politiques fondées sur le respect des conditionnalités en Afrique. Face aux énormes besoins en terme d'amélioration des conditions de vie par exemple, certaines exigences s'apparentent à un luxe de précautions voire à un chapelet de bonnes intentions qui sans rien résoudre dans le fond, permettent aux pays riches de se soulager la conscience et d'assouvir la satisfaction du redresseur de tort. Pour les dirigeants des pays pauvres, l'occasion semble également rêvée pour décrocher un brevet conférant une nouvelle respectabilité internationale:l'introduction du multipartisme et de la démocratie par effet de mode n'a pas encore ouvert la voie du développement durable en Afrique au sud du Sahara. On en veut pour preuve la situation déplorable de quelques pays sahéliens pourtant " bons élèves " en démocratie mais qui ne parviennent pas à améliorer leur classement parmi les pays les plus pauvres du monde.
Autant dire que que dans la plupart de nos Etats, l'existence d'indicateurs fiables d'avancée démocratique (presse relativement libre, syndicats puissants, société civile vibrante...) n'a pas réussi jusqu'ici à éradiquer la corruption rampante, à réduire l'impact de la précarité et encore moins à inverser la courbe ascendante de la pauvreté en l'absence des valeurs éthiques sacralisant le respect du bien public. De même, un discours de type écologiste n'aura aucun impact sur des pauvres villageois africains vivant exclusivement de la chasse et de la cueillette.
Au lieu de s'épuiser en de vaines discussions sur les préalables du développement et du progrès, le moment n'est-il venu de substituer aux joutes stériles qui occupent les élites, dispersent les énergies, divisent l'opinion et les communautés, des propositions concrètes pour impulser un nouvel élan au service d'un développement durable ? Comme l'ont prouvé d'autres peuples du monde notamment en Asie, la production des nouvelles richesses est à la base de toute redistribution matérielle et partant de l'élévation continue du niveau.
Alors qu'en Afrique, on continue d'attendre monts et merveilles de la démocratie annoncée comme le rédempteur suprême, la chine communiste et d'autres " dragons " asiatiques n'ont jamais enfourché auparavant les chevaux d'une quelconque normalisation politique pour amorcer leur spectaculaire décollage économique. Au moment où il est tentant de croire que le salut de l'Afrique viendra uniquement du " tout politique " et du " tout libéralisme ", un autre son de cloche est possible. D'où l'urgence de mesures concrètes pour relever les défis qui interpellent le continent au triple plan économique, social et politique. Les chantiers sont nombreux et ne demandent qu'à s'ouvrir afin que l'illusion démocratique et d'autres gadgets à la mode n'emportent pas les dernières opportunités à saisir.
Plus séduisante qu'elle puisse paraître aux yeux de certains dirigeants politiques et d'une bonne frange de l'intelliegnetsia africaine nourrie au lait du discours anti-impérialiste et anti-occidental, la thèse du complot international visant à inhiber toute possibilité de développement en Afrique ne tient pas entièrement la route. L'Occident accusé de tous les maux n'a jamais empêché par le renforcement de la solidarité entre peuples en détresse.
S'il semble commode de rechercher partout des boucs émissaires ou de lancer des SOS aux pays nantis, personne ne s'est interrogé jusqu'ici sur le rôle que pourraient jouer les noirs de la diaspora concernant l'avenir de l'Afrique. Ce continent que l'on dit perdu peut pourtant se prévaloir d'une chance historique: l'existence des millions de ses ressortissants disséminés aux quatre coins du monde notamment aux Etats-Unis, première puissance économique mondiale. Les Africains-Américains et autres Antillais qui passent le temps à idéaliser la " mère Afrique " sans jamais y mettre les pieds ont-ils assez fait pour tirer leurs " frères " de la misère ? Il est permis d'en douter.
Mieux éduqués, mieux formés et avec un pouvoir d'achat élevé, ils auraient pu jouer dans le développement du continent le même rôle que la diaspora chinoise lors du décollage économique du pays de leurs ancêtres. Pour les descendants d'anciens esclaves, la terre d'origine est restée un simple objet de désir à défaut d'être l'expression de la nostalgie du paradis perdu. Face à la totale démission de la diaspora d'origine africaine vivant dans les pays riches, on ne saurait donc imputer uniquement à l'Occident l'indifférence affichée envers l'Afrique. Mais avant d'atte,dre tout des autres, les Africains gagneraient à compter d'abord sur eux-mêmes. Il serait naïf de continuer à croire que des pays riches viendront réhabiliter le social et relancer l'économie à leur place.
Jean Marie Nzekoue, Afrique: faux débats et vrais défis, Editions de l'Harmattan, 310 pages, septembre 2008.


Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire