1. Réveil FM: Comment avez-vous élaboré votre rapport sur les crimes commis en RDC et dans quelles conditions êtes-vous parvenus, à réunir toutes les preuves qui accablent les autorités de Kinshasa ?

Anne Van Woundenberg: Pour répondre à votre question, j ’aimerais d’abord vous indiquer que nous avons intitulé ce rapport : « On Va vous écraser ». L’énoncé est assez significatif et permet de comprendre la suite des événements. C’est un travail réalisé en collaboration avec les ONG locales et nos partenaires se trouvant au Congo. Il résume l’ensemble des actes des violations des droits de l’homme, allant dès août 2006 à août 2008. Ce rapport disais-je, se concentre sur certains des épisodes les plus violents de la répression politique à Kinshasa et dans la province occidentale du Bas-Congo, pendant les deux années qui ont suivi les élections de 2006. Au cours de ces recherches, Human Rights Watch a reçu des renseignements sur d’autres cas de répression, souvent à plus petite échelle et parfois moins violents, qui ne sont pas mentionnés ici. Je vous signale que selon nos enquêtes, les pires actes de la répression ont eu lieu dans la capitale, Kinshasa et dans la province du Bas-Congo tout comme dans la province de l’ Equateur, zones où Kabila n’a pas réussi à remporter la majorité électorale. D’où il y a eu répression et c’est de là que nous avons tiré cet intitulé « On Va vous écraser ». C’est l’un des extraits des propos d’un militant appartenant à l’opposition politique, détenu et torturé à Kinshasa en mars 2007 par le soldats de la Garde Républicaine du Président Kabila.

2. Réveil FM: Aussitôt publié, votre travail a été désapprouvé par le régime en place qui dans une moindre mesure, conteste son contenu. Que pensez-vous des allégations faites par le gouvernement congolais qui qualifie ce document de fantaisiste?

Anne Van Woundenberg: C’est vrai qu’il y a eu plusieurs interventions des ministres congolais pour critiquer notre travail. Nombreux sont ceux qui nous ont fait savoir leur position dès ma première intervention à Kinshasa. Je crois que les allégations du gouvernement congolais ne sont pas sérieuses. Ils ont contesté nos chiffres en indiquant qu’ils étaient très gonflés, mais selon nos recherches il y a au moins 500 personnes qui étaient exécutées à l’Ouest du Congo et nous sommes formels parce que nous détenons des informations crédibles sur ces exécutions sommaires. Notre organisation affirme encore qu’au-delà de ces massacres, il y a environs 1000 arrestations arbitraires recensées rien que dans la partie Ouest de la RDC. Human Rights Watch a des preuves irréfutables obtenues grâces aux entretiens et enquêtes réalisés auprès des différentes sources. Cependant, malgré cette affirmation du régime de Kabila, nous tenons à féliciter l’Assemblée Nationale congolaise qui a mis en place une commission d’enquête. Je sais si cette dernière travaillait d’une façon objective et transparente, elle aura les mêmes informations que celles que nous possédons. Nous sommes très sûrs de notre travail.

Jeudi 12 décembre 2008, conférence de presse au Cape-Grand Palais à Paris: Jean Marie Fardeau, directeur de HRW bureau de Paris, Mme Anne Van Woundenberg, chercheuse principale de HRW, division Afrique et James Bénédict Ngumbu, Secrétaire général de l'Association de la presse panafricaine (Appa)

3. Réveil FM: Parlons de ce qui se passe à l’Est, notamment dans les zones occupées par le CNDP. Etes-vous aussi inquiète de la dégradation des droits humains et dans l’affirmatif, quels sont les cas les plus frappants ?

Anne Van Woundenberg: A l’Est de la République Démocratique du Congo, la situation est tout aussi grave. Human Rights Watch vient de publier un second rapport sur la RDC, intutilé, « une force relais de l’UE est nécessaire pour protéger les civiles ». C’est pour dénoncer les massacres des civiles commis à grande échelle à Kiwandja, le 4 et le 5 novembre dernier. Ces actes sont imputables aux différents groupes armés, notamment les Maï-Maï et le CNDP. Il y a eu plusieurs violations des droits de l’homme. Mais les plus graves sont à mettre sous le compte des troupes de Laurent Nkunda, responsable du CNDP. Au moment où ils ont repris la ville, ses troupes ont fait du porte à porte, maison par maison pour chercher les sympathisants de Maï-Maï. Elles ont exécuté plusieurs personnes, parmi elles figurent les femmes et les enfants. Au total on a recensé au moins 150 morts exécutées à Kiwandja, rien que pour une seule journée. Les actes commis sont graves et inquiétants. En fait, nous les qualifions comme étant des crimes de guerre. A ce sujet, nous demandons l’ouverture d’une enquête internationale et voulons que les rebelles arrêtent de tuer des civiles. Cependant, il faut également que le gouvernement prenne ses responsabilités en main. Je reviens de Genève où j’ai discuté longuement avec les responsables de l’Onu à ce propos, pour plaider en faveur d’un renforcement des effectifs et l’envoie d’un rapporter spécial sur les droits humains.

4. Réveil FM: Comment se fait-il que sous les territoires occupés par la Monuc, qu’on dénombre des cas si graves que cela alors que cette mission est censée protéger les civiles ?

Anne Van Woundenberg: Cela traduit les limites et les difficultés que rencontre la Mission des Nations Unies au Congo (Monuc), je profite de cette occasion pour préciser que Kiwandja abrite une base de la Monuc. Paradoxalement, on y trouve que 120 éléments appartenant à cette institution et l’ensemble d’effectifs serait localisé à Goma. C’est pourquoi nous militons pour le maintient des forces de la Monuc, mais surtout pour accroître ses effectifs et les rendre plus efficaces qu’aujourd’hui. J’estime que le moment est venu pour que la communauté internationale se focalise davantage sur la situation qui prévaut en République Démocratique du Congo. Il faut que l’Union européenne prenne à cœur le cas du Congo et se préoccupe davantage de la réalité sur le terrain.

5. Réveil FM: Continuerez–vous à militer pour l’envoi d’un rapporter spécial des droits humains au Congo, sachant que le gouvernement congolais s’oppose à cette idée. Si cela se répétait quelle sera la proposition adéquate ?

Anne Van Woundenberg: J’espère que nous allons trouver des solutions créatives en mars 2009 à Genève, lors des prochaines rencontres sur les violations des droits humains au Congo. On a besoin de suivi et de monotoring relatif aux violations des droits de l’homme au Congo. C’est-à-dire à l’Est et à l’Ouest de ce pays. Et il revient aux Nations Unies de mettre en place une structure juridique, en vue d’assister les Congolais pour que les droits humains soient respectés. Est-ce que ça sera la nomination d’un rapporter spécial que l’ONU optera ? Rien n’est moins sûr, mais nous lutterons pour que des mécanismes favorables à la défense des droits humains soient mis en place au Congo. Je pense que si le régime de Kinshasa est sérieux par rapport à la question des droits humains, il n’a rien à craindre. Au contraire ça sera bénéfique au pays puisque cela lui rendra énormément service. Le moment est venu de dire non à toutes ces graves violations des droits de l’homme qui se passent à ciel ouvert au Congo. Il me paraît irréfléchis de s’opposer à des propositions utiles et de réfuter l’idée de faire un suivi relatif à cette situation.

6. Réveil FM: Avec la restriction de l’espace politique, les assassinats des journalistes et activistes de la société civile, les tortures, les exécutions sommaires et en fin, l’existence des geôles disséminées tant à Kinshasa qu’ailleurs, peut-on dire que le Congo assiste véritablement à la naissance d’une dictature cruelle ?

Anneke Van Woundenberg: Je ne saurai pas affirmer ces propos. Toutefois, les méthodes brutales et répressives utilisées par le président Kabila sont inquiétantes et emblématiques. Je ne sais pas quelle direction ce pays est en train de prendre, mais je peux vous dire tout simplement que le pays est sur une pente glissante. Le président Kabila réprime tout le monde et les prisons, notamment celle de Kin-Mazière, qui utilisent des tortures -avec choc électrique- pour obtenir des aveux fallacieux, témoignent la cruauté du système vis-à-vis des droits humains.

Ces opérations sont conduites des mains de maître par deux généraux du régime Kabila. Il s’agit du général Daniel Mukalayi et Jean-Louis Mutonkole, responsables du service des renseignements militaires de l’armée congolaise et proche de Kabila. C’est pourquoi nous disons qu’il est nécessaire de tirer la sonnette d’alarme dès à présent pour que cessent les graves violations des droits humains, commis en République démocratique du Congo. Autrement, il sera difficile de parler d’un Etat de droits et démocratique. Pour revenir à la question, il y a des signes inquiétants qui montrent non seulement que la transition démocratique est fragile, mais aussi que le président élu restreint brutalement l’espace démocratique. Pour votre information, il convient de signaler que le gouvernement du président Joseph Kabila a commencé à utiliser la violence et l’intimidation pour éliminer ses opposants politiques, dès le lendemain du premier tour du scrutin. Les ressortissants de la province de Jean-Pierre Bemba (Equateur) sont souvent victimes des répressions de Kabila même à ce jour-ci.

Je vous renvoie aux rapports sur les événements de Bundu Dia Kongo qui ont endeuillé la province du Bas-Congo et Kinshasa la capitale, en février 2007 et 2008.Figurez-vous que 200 personnes soient exécutées sommairement par les forces sous contrôle du président Kabila ! Cela me paraît dangereux. C’est à cet égard, que nous recommandons l’envoie d’un rapporter spécial de droits de l’homme au Congo. Hélas ! Ce n’est pas la position du pouvoir en place qui fait le contraire car ses autorités ont demandé l’annulation purement et simplement du mandat du rapporter spécial en matière des droits humains. Allez-y comprendre !

Anneke Van Woundenberg et James Bénédict Ngumbu lors de l'interview

7. Réveil FM: A l’instar des autres organisations internationales, telles que la Fidh qui ont dans certains cas, défendu les victimes- en militant pour que la justice internationale se saisisse des crimes commis- en Centrafrique- par exemple et vous savez que l’un des leaders congolais est arrêté par la CPI depuis mai dernier. Pour le cas du Congo, compte tenu des informations graves que vous venez de publier, seriez-vous prêts à saisir la justice internationale?

Anneke Van Woundenberg: Nous pensons qu’il est important que la justice internationale et nationale soient appliquées en République démocratique du Congo.

Je crois que l’objectif de notre travail et celui des activistes de la société civile congolaise, est de demander le rétablissement de la vérité. Et nous demandons que toute personne responsable des violations commises, soit traduite en justice pour répondre aux actes ignobles qu’ils ont commis. Cette procédure peut être entamée auprès de la CPI ou même auprès de la justice congolaise. Rien n’est exclu dans ce cas.

Je pense qu' il est important de commencer déjà à étudier, la nécessité de mettre sur pied une commission mixte ou spéciale qui se penchera sur les crimes les plus graves commis au Congo.

Cependant, il faut rappeler que la CPI ne se consacre que sur les crimes commis après juillet 2002. Alors que faire, des crimes commis avant cette date ? Nous lutterons pour que la justice fasse son travail et demandons le soutien des tous les bailleurs des fonds mais aussi de la communauté internationale. Il n’y aura pas de paix au Congo sans le rétablissement d’une justice transparente et équitable pour tous.

8. Réveil FM: Selon votre rapport il y a de quoi à s’alarmer. Etes-vous sceptique sur l’engagement de la communauté internationale au Congo ?

Anneke Van Woundenberg: On ne peut pas se taire et fermer les yeux face aux massacres qui se passent au Congo. Je vous informe que la plupart de nos rapports sont envoyés aux responsables de la Monuc et de la communauté internationale, mais ces documents ne sont pas publiés à bon escient par les institutions internationales. D’ailleurs, on s’inquiète parfois de ce silence qui ne se justifie pas. Dans certaines occasions, nos rapports sont publiés avec retard et ses résolutions restent lettre morte. Comme je l’ai évoqué ci haut, on ne peut pas parler du développement du Congo sans pourtant exiger le respect des droits de l’homme. Telles sont nos inquiétudes et déceptions. L’Union européenne ne devrait pas attendre de nouveaux massacres pour agir. Il faut qu’elle envoie des troupes au Congo et ces dernières permettraient aux soldats de l’Onu déjà sur place, de renforcer leurs bases dans des zones plus reculées, comme Kiwandja. Nous ferons tout pour que cela arrive.

9. Réveil FM: Il se tient à ce jour, une rencontre à Nairobi qui permet aux belligérants de discuter franchement sur ce qui les oppose. Croyez-vous à ce dialogue qui est supervisé par Olusegun Obasandjo, l’envoyé spécial de l’Onu ?

Anneke Van Woundenberg: Je crois que le dialogue est quelque chose de positif parce qu‘il résout les conflits là où ils existent. Néanmoins, iI serait impérieux d’organiser des dialogues constructifs qui produisent les résolutions positives et utiles aux crises à répétitions que connaît la RDC. Combien de fois avons-nous entendu parler de dialogue intercongolais ? Quelles sont leurs retombées ? A ma connaissance ce n’est pas le premier du genre! (NDL la conférence de paix organisée à Goma, au début de cette année). Le Congo a connu souvent des dialogues qui n’aboutissent à rien et se terminent toujours par des violences. On en veut plus de cela !

10. Réveil FM: Quel est votre dernier mot si nous voulons voir renaître l’Etat de droit au Congo?

Anneke Van Woundenberg: Pour que la paix revienne dans ce pays, il faut trouver des solutions durables et convenables à tous. Le dialogue c’est une première étape qui aiderait les belligérants à se retrouver autour d’une table. Cependant, il faut impliquer tout le monde dans le système politique et éviter l’exclusion. Au de là de cette démarche, il me paraît logique d’indiquer que la paix marche de paire avec la justice. On ne doit pas gratifier les criminels en les accordant des amnisties, sachant qu’ils ont commis des crimes des guerres et crimes contre l’humanité. Si l’on veut la renaissance du Congo, je pense qu’il convient de traiter avec sincérité toutes les questions de fonds qui ruinent le Congo. Des sujets qui empoisonnent souvent les relations entre les différents groupes politiques et ethniques doivent être mis sur table. Les préoccupations liées à la bonne gouvernance, aux partages équitables des richesses, à la question de représentativité politique, à la liberté d’expression ou les questions de terre et j’en passe, méritent d’être traitées au cours des différents dialogues. Voilà par où commencer si l’on veut avoir un pays stable et uni.