1. Réveil FM: Quels sont les caractères des crimes que vous condamnez et comment avez-vous organisé vos recherches sur les faits commis en RCA ?

C'est un travail que nous avons réalisé depuis des longues années avec la collaboration des certaines associations centrafricaines, notamment la ligue centrafricaine des droits de l'Homme. La FIDH a été la première organisation à travailler de manière constante sur ce sujet. Je voudrais préciser que la première enquête que nous avons menée a eu lieu après l'éclatement du conflit en RCA, en 2002. Ensuite, nous avons effectué une autre mission justement après le coup d'Etat qui a porté le général François Bozize au pouvoir. Comme dans toutes les missions de ce genre, nous avions rencontré et discuté avec les victimes pour recueillir leurs témoignages et reconstituer ce qui s'est passé. Il s'agissait aussi d'aller voir les magistrats, médecins, hôpitaux, et les endroits particuliers, notamment dans le Marché à bétail à Bangui où les massacres ont été commis. C'est ce recoupement qui nous a permis de reconstituer les faits. C'est après ces deux missions que nous avons établi le premier rapport en 2003 et sur la base de cela, nous avions fait une communication à la Cour pénale internationale. Hormis cette démarche, nous avons continué à organiser des enquêtes dans ce pays, aux côtés des les victimes des crimes commis par les belligérants en RCA. Nos recherches ont indiqué que les actes odieux commis sont imputables à toutes les parties impliquées dans le conflit centrafricain et ils correspondent à la définition des crimes des guerres, crimes contre l'humanité ; les crimes sexuels ayant été en particulier largement commis. La FIDH a par ailleurs conclu que la justice centrafricaine n'était pas capable d'organiser un procès équitable et n'allait pas poursuivre ce dossier. Cette incapacité des juridictions centrafricaines et le manque de volonté de la part des autorités centrafricaines nous ont motivés à envoyer des informations à la CPI. Cette démarche a été clef dans l'ouverture par le Bureau du Procureur de la CPI de l''analyse et de l'enquête sur les crimes commis par les différents acteurs, engagés dans les conflits en Centrafrique.

2. Réveil FM: Quelles sont des parties impliquées réellement dans ce conflit?

Karine Bonneau: Il n'est un secret pour personne et ça tout le monde le sait. Le conflit centrafricain opposait les rebelles du général François Bozize aux forces gouvernementales du président Ange-Félix Patassé. Ce dernier a fait appel à plusieurs groupes, notamment les Banyamulenges de Jean-Pierre Bemba, les forces d'Abdoulaye Meskine et les hommes du colonel Paul Barril, un sujet français. Voilà les troupes qui se sont battues en RCA. Comment avez-vous établis les responsabilités des uns et des autres dans ce conflit, sachant que tout le monde s'y mettait? Nous avons appris d'abord l'existence des troupes de Jean-Pierre Bemba parce qu'ils parlaient une autre langue que le sango, c'est-à-dire le lingala qui vient de RDC, ils se distinguaient aussi par leurs tenues. Cependant, les hommes du MLC n'étaient pas les seuls à commettre les actes dégradants. Partout où nous avons mené nos enquêtes, nous avons appris également que les troupes de Bozizé tout comme les hommes de Meskine et Paul Barril se sont rendus coupables des crimes que nous dénonçons.

3. Réveil FM: A quel stade d'enquête avez-vous voulu mettre en avant les forces de Jean-Pierre Bemba par rapport aux autres belligérants dans votre accusation?

Karine Bonneau: Jamais la FIDH n'a rendu Bemba seul coupable des tous les actes commis en RCA. Les crimes que nous dénonçons ont été commis par toutes les parties engagées dans la guerre en Centrafrique. La CPI a ouvert une enquête en mettant l'accent sur les crimes sexuels et les Banyamulenges étaient les plus concernés. Comme je vous l'ai dit tout à l'heure, les hommes de Bozize et bien d'autres ont aussi leur part de responsabilité dans ces actes. Pour le moment la CPI n'a émit le mandat d'arrêt que contre Jean-Pierre Bemba. On espère bien qu'elle le fera contre les autres parties ayant participé à ces crimes odieux. Les crimes et les victimes que nous soutenons ont été abusés par tous les agresseurs. C'est à ce point là que nous demandons à la justice internationale de poursuivre tous les coupables des atrocités commises en RCA.

4. Réveil FM: L'opinion congolaise et les sympathisants de Bemba pensent que vous aviez joué à la complaisance dans cette affaire?

Karine Bonneau: La situation en RCA est présentée à la CPI par le gouvernement centrafricain et non par la Fidh. Sur la base des informations recueillies par le Bureau du Procureur , et pas seulement auprès de la FIDH, il a décidé de demander l'émission d'un mandat d'arrêt contre Bemba. Nous n'avons pas porté plainte contre Monsieur Bemba, (d'ailleurs aucune ONG ne peut saisir la CPI) et la Cour a enquêté parce que l'Etat centrafricain l'a saisi. Le Bureau du procureur a fait son travail allant de 2004 à 2007 sur base des toutes les informations. Cependant, la FIDH pense qu'il faut inclure toute les périodes troubles qu'à connu ce pays partant de 2002 à aujourd'hui. . Ce que nous avons fait c'est mettre des informations à la disposition de la CPI. Aujourd'hui nous demandons au procureur Moreno de ne pas se limiter à ces crimes seulement, mais de continuer à enquêter sur d'autres et poursuivre leurs auteurs. Pour être clair, la Fidh n'a fait le jeu de personne et elle ne fait pas de fixation sur des individus donnés.

Les manifestants pro-Bemba devant la prison où il était détenu à Bruxelles avant son transfert à la Haye en Hollande

5. Réveil FM: Vous condamnez tous les coupables des crimes sexuels et autres faits dont ont été victimes les sujets centrafricains, mais il semble que parmi tous ces responsables, le MLC de Jean-Pierre Bemba a été le seul à organiser une cours martiale. Ce n'est pas là un signe positif ?

Karine Bonneau:De quelle cours martiale parlez-vous? Si c'est celle que Bemba avait organisé dans son fief, nous ne nous pouvons pas parler de signe positif. Certes d'autres ne l'ont pas fait mais pour la FIDH, c'est une absence totale de justice pour les victimes. Il n'y a pas eu un procès équitable. Le procès n'a pas concerné le plus haut responsable du MLC qui est Jean-Pierre Bemba. Il s'est déchargé lui-même sur les autres alors qu'il a une part de responsabilité. Je vous informe que la responsabilité de Bemba est située au niveau de la prise des décisions.

6. Réveil FM: Jean-Pierre Bemba arrêté, ses biens et ceux de sa famille sont saisis immédiatement. Il semble qu'il n'a que droit à un avocat commis d'office par la CPI alors que les autres en ont plus. Pensez-vous que son procès sera équitable?

Karine Bonneau: Nous sommes pour la justice rien que la justice pour tous. A ce stade, Bemba doit bénéficier d'un procès équitable comme tout prévenu. Quant aux biens saisis, le procureur peut le faire pour être sur que ces ressources seront utilisées- au cas où il serait reconnu coupable- pour réparation des victimes. C'est applicable à tous. En ce qui concerne les avocats, à la CPI tout le monde à droit au même nombre d'avocats. A ce stade, Monsieur Bemba a droit au même nombre d'avocat que les autres accusés.

7. Réveil FM: Dans son rapport la FIDH déplore le manque de collaboration des autres Etats pour juger, les présumés responsables des exactions commises en RCA et qui se trouvent sur leurs territoires. Allez-vous demandez à la CPI de poursuivre Ange-Patasse, Paul Barril et Abdoulaye Miskine?

Karine Bonneau: La Fédération Internationale des Droits de l’Homme, demande à ce que tous les auteurs présumés soient poursuivis et nous sommes à ce point, opposés aux démarches du procureur de la CPI qui jusque là n’a émit le mandat d’arrêt que contre Jean-Pierre Bemba. Nous espérons qu’il le fera contre tous les autres acteurs. La FIDH a enquêté sur les crimes commis par toutes les parties au conflit en Centrafrique et voudrait que justice soit faite pour toutes les victimes. Telle est notre position.

8. Réveil FM: Vous avez cité François Bozize parmi les responsables de ces actes, au même moment vous avez plaidé auprès des autorités centrafricaines pour qu'elles saisissent la CPI et plusieurs rencontres ont été organisées à cette fin avec le chef de l'Etat François Bozize. Ne pensez-vous pas que cette démarche discrédite la FIDH, dans la mesure où vous collaborez avec l'un des responsables des crimes commis en RCA?

Karine Bonneau: La FIDH n'a jamais collaboré avec l'un des responsables des crimes, ici Bozizé est consulté comme chef de l’Etat! Elle a pu le rencontrer au cours de ses missions comme elle le fait avec tous les chefs d'Etat. Les éléments d'information sur les crimes commis par les rebelles, puis dans le nord du pays, ont aussi été transmis. La CPI une fois saisie par le Chef de l'Etat demeure entièrement compétente pour enquêter sur les crimes qui seraient imputés au Chef de l'Etat.

James Bénédict Ngumbu dans le bureau de Karine Bonneau à Paris

9. Réveil FM: Pourquoi ne faites-vous pas une telle action en RDC où plus des 5 millions des victimes ont été recensées par la communauté internationale et les actes plus graves se commettent encore au quotidien?

Karine Bonneau: Vous savez, nous avons plus de 3 ligues au Congo et notre travail est efficace à ce point. Nous savons parfaitement ce qui se passe en RDC. A ce sujet, nous avons demandé au procureur de la CPI, d'ouvrir l'enquête sur les crimes commis en RDC, notamment au sud et nord Kivu, dans le Bas Congo et partout ailleurs. Il faut que les personnes les plus responsables ce ces crimes soient poursuivies. Par ailleurs, les massacres de Bundu Dia Kongo (ndlr, ceux qui endeuillés le mouvement politico-religieux dans le bas Congo en 2007) font parties de actes que nous condamnons. D'ailleurs l'ONU a été saisi sur ces actes. Nous insistons sur la nécessité d'ouvrir une enquête au Congo. A ce jour, le procureur a mené des premières enquêtes et poursuites sur les crimes commis en Ituri, il s'apprête à le faire aux Kivus... Nous travaillons pour que les crimes les plus graves commis en RDC soient inclus dans les enquêtes du procureur de la CPI et ne pas se limiter à une seule partie de la RDC,l'Ituri.

10. Réveil FM: Ne craignez-vous pas que la CPI soit devant une impossibilité d'agir car il y a beaucoup de choses qui freineraient son champ d'action? Exemple des chefs d'Etats ?

Karine Bonneau:Une importante difficulté réside au niveau de la mise en œuvre de son action. Il faut que les Etats coopèrent avec la Cour pénale internationale pour que son action soit efficace. Pour revenir au cas de Bemba, je dois vous signale que cela a été rendu possible grâce à la collaboration de la Belgique. Quant aux autres obstacles, je vous précise que la CPI ne reconnait pas les immunités des personnalités politiques.

Même un président de la République peut-être poursuivi, si sa responsabilité est établie. Nous l' avons soutenu tout dernièrement suite à la demande du procureur de la CPI de délivrer un mandat d'arrêt contre le président du Soudan etc...Nous pourrions le faire pour la République Démocratique du Congo.

Au niveau international, nous avons porté plainte contre Donald Rumsfeld pour sa responsabilité dans les actes de torture commis à Guantanamo.