Décolonisons les imaginaires et mentalités ?
Par Guy de Boeck, dimanche 15 mars 2009 à 21:11 :: liens :: #316 :: rss
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Belge, Guy De Boeck est l'administrateur de Congoforum, site web le plus consulté par la diaspora congolaise. Licencié en philosophie et lettres de l'Université catholique de Louvain, Guy De Boeck a été coopérant dans l'enseignement secondaire au Zaïre. Il s'intéresse parallèlement à l'enseignement pour adultes, d'où son intérêt pour la linguistique, l'ethnologie et l'histoire de l'Afrique.
Anticolonialiste engagé, Guy De Boeck est l'auteur de plusieurs livres et a collaboré à plusieurs ouvrages collectifs et à un certain nombre de publications. Il fait partie du comité de lecture des cahiers Nord-Sud de l'ULB. Son ouvrage publié en 2008 pour les 100 ans de la reprise du Congo par la Belgique s'intitule: "Les Héritiers de Léopold II", il comporte trois volumes totalisant plus de 1500 pages ("Le temps du Roi: Des origines à la reprise; "Le temps des héritiers de 1908 à 1940; et "Le temps du Refus: De la guerre à 1960). Son analyse est percutante et profonde, incite à la réflexion. Congoforum est partenaire de Réveil FM
Un événement intéressant et important sans aucun doute, et pourtant...
Pourtant je ne puis me défendre d'une certaine inquiétude, non pas devant l'intérêt pour l'histoire coloniale, mais devant la prolifération des études, livres et colloques sur "l'image", l"l'imaginaire", le "regard". J'ai un peu peur qu'à force de patauger dans la métaphysique de l'imaginaire et la psychanalyse du regard, on en arrive à perdre de vue qu'il y a là derrière des faits bien réels, dont certains sont des crimes !
Récemment une évolution profonde a marqué l’étude des relations de domination d’échanges de contacts multiples entre les sociétés européennes et l’outre-mer. L’une des conséquences de l’apparition d’Internet est que les étudiants finalistes pouvant publier leur mémoires thèses ou dissertations doctorales sur la « toile »on peut se rendre compte tout de suite sans attendre la fin de la « mise au frigo » académique des sujets qu’ils choisissent d’étudier.
Et il est frappant de voir que si d’une part on a tout lieu de se réjouir de l’intérêt que les jeunes historiens semblent porter à l’histoire de la période coloniale ou des relations avec l’Afrique une majorité très nette de ces travaux concernent l’histoire des images de leur formation et de leur utilisation.
Il y a abondance de sujets dans le genre « L’image de Mobutu dans le journal X »,« Les rébellions congolaises chez le journaliste Y »,« Le regard de la presse belge sur le sujet Z ». Cela rappelle la blague répandue au sujet des professeurs de philologie classique : « Etant donné que le sujet standard pour un mémoire est « Tel dieu chez tel poète » qu’il y a dans l’Antiquité autant de poètes et dans le Panthéon antique autant de dieux la multiplication d’un nombre par l’autre montre que je puis tenir jusqu’à l’éméritat sans effort mental excessif » qui deviendrait : « Il y a tant de journaux ou autres médias pour autant de grand hommes belges ou congolais… » etc…
Désormais pour certains il semble que rien ne puisse être avancé sur la réalité des mondes extérieurs sinon des discours ou des « images »sans d’ailleurs qu’on se risque à les ordonner suivant une hiérarchie quelconque.
« Casser » les hiérarchies est d’ailleurs le but – ou du moins l’un des buts – de la démarche. Les images peuvent être savantes artistiques et comme « de rêve »ou être au contraire de plates images de la vie la plus quotidienne. Peu importe. Le fait est qu’elles ne serviraient jamais qu’à fabriquer des discours sur des mondes extérieurs.
Au pire elles feraient partie d’un dispositif global de domination. On parle désormais dans le chef de l’Europe d’une « invention » de l’Orient d’une « invention » de l’Afrique.
Cette attitude dénonce comme une manipulation l’effort en vue d’appréhender les cultures étrangères et elle va de pair avec un « culot » assez monstrueux puisque dès lors les auteurs s’estiment seuls à même d’échapper aux déterminismes tout-puissants de « 1’invention » et de la manipulation de « l’autre ».
Retenons seulement ici que cette démarche rejoint le courant plus général du « post-modernisme » : il n’est plus question de donner une vision cohérente et construite de cet autre qu’est le passé. La connaissance historique se limiterait à l’analyse d’un monde d’images assemblées un peu au gré du chercheur une démarche qui évidemment se situe aux antipodes de celle des historiens pour qui l’histoire s’ordonnançait en succession de périodes du passé chacune avec sa cohérence chacune issue de la précédente et la surpassant par un mouvement dialectique.
Il faut vraiment croire que la dialectique fait très peur à certains. Certes cette mise en question a pu jouer un rôle de mise en garde contre les scléroses qui menacent toute discussion scientifique. Il n’était certes pas inutile que nos horizons soient élargis par une plus grande sensibilité au monde des images à la force des symboles à la mise en scène des mémoires à la vie presque autonome dont elles finissent par jouir dans un monde plus sensible que jamais au poids de la « communication ».
Aussi n’est-il plus question d’aborder le passé avec la candeur de ceux qui croyaient pouvoir reconstituer le passé limité à lui-même« tel qu’il s’était effectivement déroulé ». Il importe donc d’être plus sensibles que jamais au fait que nos discours sur le passé s’inscrivent eux-mêmes dans un héritage toujours en reconstruction.
Toute la question est de savoir s’il faut pour autant limiter nos ambitions à contempler les conditionnements de l’observateur et rejeter par une attitude hypercritique toute connaissance de la « réalité ».
Le danger existe en effet de se convaincre que notre discours ne peut plus atteindre autre chose que le monde des images et certains franchissent le pas. Leur fascination pour la communication fait que celle-ci devient le seul objet de l’étude.
Aussi pour nous rapprocher du sujet qui nous intéresse ici on parlera de moins en moins de l’Afrique mais de plus eu plus des « images » de l’Afrique sans nous dire d’ailleurs en quoi on peut faire davantage confiance aux discussions des « images » qu’aux discussions de la « réalité ».On peut en effet reprendre à l’infini l’argument du « reflet » comme dans deux miroirs qui se font face.
Etant posé que nous avons accès non à la réalité mais à son image quid de l’image que nous avons de cette image et ensuite de l’image que nous nous faisons de l’image de l’image… Le culte de l’introspection débouche souvent sur une véritable dictature idéologique car il s’agit de penser « utile »c’est- à-dire d’organiser une vision «correcte »autorisée des images suivant tel ou tel schéma préétabli.
D’où la projection impudente sur le passé et sur l’autre des préoccupations de nos sociétés d’aujourd’hui ce qui revient encore à une projection d’image qui a le tort supplémentaire de ne plus dire son nom ! Attirer l’attention sur ce que la reconstruction critique du passé humain a toujours de déformant de partiel voire d’aléatoire rappeler que notre connaissance sera toujours lacunaire et fragmentaire même là où à première vue les documents sont abondants ce sont là choses louables.
Mais en venir à affirmer que finalement entre le fait passé et nous il n’y aurait qu’un couloir tapissé de multiples miroirs tous subjectifs et déformants de sorte que la démarche historique se réduirait à une visite au « Palais des Miroirs » est un pas de trop qu’il vaut mieux ne pas poser.
Cette voie se réduit en fin de compte à un refus de communiquer avec ce qui est en dehors de nous avec l’autre et en particulier avec cet autre qui nous interpelle depuis le passé. Sans doute le monde des images possède-t-il sa réalité et il est légitime et nécessaire d’en suivre les procédés les fabrications les mises en scène.
Mais au-delà il convient aussi de mettre ce monde de représentations en rapport avec la réalité qui vient d’ailleurs. Pour certains il est vrai simplement parler de « réalité » fait déjà sourire comme si cela témoignait d’une grande naïveté.
Pourtant s’il est exact que la communication est créatrice d’images il est non moins exact que ces images ont été créées avec une certaines intention qui n’était pas sans rapports avec le réel. L’image de la pauvreté émeut et rapporte dans le cadre d’une collecte. Le portrait du « Noir paresseux » devait servir à justifier le travail forcé (pour l’éduquer) qui rapportait dans l’escarcelle de Léopold II de l’argent bien réel.
Ce que l’on montrait ou disait (et surtout ce que l’on ne disait ni ne montrait !) de la « barbarie primitive des sauvages » servait à justifier une répression qui a fait des cadavres bien réels…
Bref si l’on a assemblé arrangé manié voire manipulé les images ce n’était pas pour classer un album de photos mais pour présenter une « réalité » de nature à faire accepter certaines choses que l’on se proposait d’obtenir ou de faire dans la réalité concrète.
Ne nous arrêtons donc pas à cet argument davantage qu’il ne le mérite. Dans notre société comme dans celles qui l’ont précédée la conviction a toujours bel et bien existé qu’il était possible d’arriver à un accord sur ce qu’est la « vérité »c’est-à-dire sur une correspondance avec la « réalité ».
Cette conviction prend des formes diverses suivant les époques et suivant les contextes et comme ce fut toujours le cas les mises en question d’aujourd’hui nous invitent à trouver les réponses qui conviennent à notre temps.
Ce n’est pas pour autant qu’on renoncera à la confrontation des images aux mondes du réel. Sans doute ceux-ci sont-ils imparfaitement connus et reconstruits mais ils ne sont pas entièrement inatteignables.
La colonisation a certes créé des images ... mais elle été avant tout une entreprise qui s'occupait de matières (premières) bien réelle, elle a tué des individus concrets et fait couler un sang bien réel Les colonisés ont certes été ébranlés dans leur culture et dans leur identité, mais ils ont aussi été pillés de leurs biens et souvent de leurs vies. Il ne faudrait pas laisser réduire tout cela au rôle de thème ou d'imagerie pour colloques littéraires distingués !


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