3 mai: Journée mondiale de la liberté de la presse 2009
Par Freddy Mulongo, dimanche 3 mai 2009 à 01:09 :: radio :: #368 :: rss
Pour une fois, nous prenons la décision de sortir du débat congolo-congolais sur la liberté de presse. Les Congolais savent ce qu'en est la liberté de presse au pays de Lumumba. Tout en étant attaché au maxime de la une du Canard enchaîné "La liberté de la presse ne s'use que quand on ne s'en sert pas", nous reconnaissons qu'être journaliste est un métier en danger par le temps qui court où les autocrates et ergocratres se rebiffent utilisant les pouvoirs qui sont leur pour bâillonner, museler, emprisonner, tuer, assassiner...
Lorsqu'on est au pouvoir souvent on déteste les journalistes, il arrive bien souvent qu'on perde le pouvoir. On commence à rechercher les journalistes pour qu'ils écrivent, parlent ou filment... Nous vous proposons l'éditorial de Larry Kilman, Directeur des communications de l'Association Mondiale des Journaux (AMJ) ainsi les témoignages de Moussa Kaka (Niger), Barry Bearak expulsé du Zimbabwe, Mohammad Al-Al Abdallah, syrien en exil aux Etats-Unis, Abdel Karim Al-Khaiwani de Yemen, Claudia Juliete Duque de la Colombie. La liberté de presse est le thermomètre qui permet de mesurer la température démocratique dans un pays.
Les dangers du "journalisme engagé"
Larry Kilman est Directeur des communications de L'Association Mondiale des Journaux (AMJ)
J'ai été jeté en prison au Zimbabwe simplement pour avoir exercé mon métier. Ils ont dit que j'étais un « journaliste engagé » et j'espère bien qu'ils avaient raison."
C'est ainsi que Barry Bearak du New York Times décrit son arrestation, son emprisonnement, et son expulsion du Zimbabwe pour avoir tenté de couvrir les élections. L'histoire de Mr. Bearak reçue une forte couverture médiatique et les organisations internationales s'empressèrent de condamner cet acte arbitraire. Malheureusement, plus de neuf cents journalistes sont arrêtés chaque année, et leur destin, parfois tragique, passe inaperçu.
Environ 125 journalistes croupissent en prison à travers le monde, et plus de 400 d'entre eux ont été tues dans la dernière décennie. Pour les journalistes qui remettent en cause la politique de leur pays, enquêtent sur la corruption, les activités criminelles et leur gouvernement, la prison et la mort sont des risques courants.
Pourquoi prennent-ils tant de risques ? Pourquoi se mettent-ils, ainsi que leur famille, volontairement dans la ligne de mire ? Chaque histoire est unique, mais un idéal les unis : Sans la liberté d'expression et d'information, il n'existe aucune autre liberté.
Le 3 Mai, la Journée mondiale de la liberté de la presse, est une journée pour réaffirmer le droit à la liberté d'expression, et condamner les gouvernements répressifs du monde entier. C'est une journée pour soutenir et comprendre le lien fondamental entre la liberté de la presse , la démocratie, et les droits de l'Homme.
On relève à travers le monde un nombre incalculable d'histoires qui méritent qu'on les raconte. Celle de Barry Bearak, co-directeur du bureau du New York Times à Johannesburg, qui a contourné une loi draconienne sur la presse au Zimbabwe qui restreint sévèrement la couverture des élections présidentielles. Sa mission a brutalement pris fin quand 21 policiers ont fait une descente dans sa chambre d'hôtel. Il a passé quatre jours dans une cellule en béton avant d'être expulsé du pays.
Au Zimbabwe, où les sources d'information indépendantes luttent pour rester à flot, des reporters peuvent être condamnés du jour au lendemain pour leurs écrits ou parce qu'ils travaillent sans accréditation. Essayer d'établir la liberté de la presse, explique Bearak, "est un combat d'arrière-garde. Dans des pays comme le Zimbabwe, nous sommes visiblement surpassés en nombre, et je ne peux pas dire que nous l'emportons."
Moussa Kaka serait d'accord avec lui. Directeur de la station de radio privée Saraouniya, il a été emprisonné pendant 384 jours pour sa couverture du Mouvement des Nigériens pour la Justice (MNJ), qui est engagé dans une longue rébellion contre le gouvernement.
"La rébellion au nord du pays est l'événement le plus important au Niger, et pourtant personne ne peut en parler car le gouvernement censure toutes les informations", dit Moussa Kaka.
"Les gens parlent toujours de moderniser l'Afrique, mais ça ne sera pas possible tant que des journalistes iront en prison pour ce qu'ils disent ou écrivent", ajoute-t-il. "Vous voulez la démocratie, alors laissez la presse faire son travail. Et, si l'intimidation marchait, ce travail n'existerait pas, ou du moins je ne le pratiquerais pas. Je suis prêt à retourner en prison, sans hésitation."
De telles histoires sont beaucoup trop répandues. Prenez le cas de Mohammad Al-Al Abdallah, en Syrie, un bloggeur et activiste des droits de l'homme de 26 ans, dont le père et le frère ont été emprisonnés pour avoir critiqué la politique syrienne et appelé à la réforme, il a été arrêté avant de fuir le pays pour les Etats-Unis. Là-bas il continue de tenir son blog, I'm leaving and I'm not coming back, qui est censuré dans son pays d'origine.
"Nous sommes arrêtés, comme les journalistes traditionnels et, même si c'est honteux, cela veut dire que nous défendons une cause juste", souligne Al-Abdallah.
Au Yémen, Abdel Karim Al-Khaiwani a passé une année derrière les barreaux pour ses articles sur la corruption en haut lieu, le népotisme et les violations des droits de l'homme. Al-Khaiwani risque désormais une autre condamnation à six ans de prison, et se voit souvent interdire de quitter le pays pour assister à des rencontres internationales sur la liberté de la presse.
"Je refuse de me soumettre, ou d'accepter l'intimidation. Je refuse de renoncer aux principes de la liberté et de la justice. Je proteste contre le despotisme, l'oppression et toute forme de harcèlement", dit-il.
En Colombie, 130 journalistes ont été tués ces 30 dernières années pour des articles couvrant la guérilla, la corruption dans les hautes sphères de l'Etat et le trafic de drogue. Claudia Julieta Duque, qui a fait face à des procès et des menaces de mort, et a quitté le pays à trois reprises de crainte que ses enquêtes n'aient des conséquences mortelles, témoigne :
"Je suis convaincue que la seule façon de parvenir réellement la liberté de la presse en Colombie est de veiller à la défendre tous ensemble. Peu importe nos différences, nos priorités, ou nos idées personnelles, le droit d'expression doit passer avant tous les intérêts et les sensibilités".
Cette répression n'est pas uniquement un problème pour les journalistes et les bloggeurs, mais aussi pour nous tous, car nous comptons sur eux pour prendre des risques et pour couvrir les événements.
Le Syrien Mohamad Ali Al-Abdallah estime qu'on peut faire beaucoup de choses dans ce domaine. "En participant à des audiences devant les tribunaux et en soutenant la famille des journalistes emprisonnés, chacun peut contribuer à sa façon à ce combat", dit-il.
"Si l'intimidation marchait, le journalisme n'existerait pas"
Moussa Kaka, Journaliste, Niger
Né et élevé au Niger, Moussa Kaka a commencé sa carrière journalistique au Républicain, et acquis sa notoriété internationale comme correspondant de RFI et directeur de la station de radio Saraounia.
En 2007 après avoir couvert en première ligne un groupe rebelle, le Mouvement des Nigériens pour la Justice (MNJ), Moussa Kaka a été arrêté et emprisonné durant plus d'un an pour une accusation de "complot contre l'autorité de l'Etat" pour avoir interviewer une chef rebelle. Grâce à la mobilisation internationale et au soutien des organisations de défense de la liberté de la presse, son cas est resté sous le feu des projecteurs.
1. AMJ-Réveil FM: En raison de vos activités, vous êtes constamment menacé directement ou indirectement par ceux dont vous dénoncez les exactions. En quoi ce travail contribue-t-il à promouvoir la liberté de la presse au Niger ?
La liberté de la presse représente beaucoup, en tant que concept. Malheureusement, elle n'a pas beaucoup d'impact concret dans des pays comme le Niger. Nous n'avons toujours pas le degré de liberté nécessaire pour faire correctement ce métier, et nous nous battons encore pour nos droits fondamentaux.
Quelque chose ne tourne pas rond quand l'Etat peut intenter une action au pénal contre un journaliste. Les gens parlent toujours de moderniser l'Afrique, mais ça ne sera pas possible tant que des journalistes iront en prison pour ce qu'ils disent ou écrivent. Vous voulez la démocratie, alors laissez la presse faire son travail.
2. AMJ-Réveil FM: Au Niger, quels sont les sujets importants qui sont absents des nouvelles et pour quelles raisons ne sont-ils pas couverts ?
La rébellion au nord du pays est l'évènement le plus important au Niger, et pourtant personne ne peut en parler car le gouvernement censure toutes les informations.
Les gens ignorent tout simplement ce qui se passe dans la région. Ces événements ont lieu à plus de 1.000 kilomètres de Niamey, et nous n'avons aucun contact avec ceux qui s'y trouvent. La situation est totalement irréelle : il y a une guerre civile et les gens en sont à peine conscients. Le gouvernement fait tout ce qu'il peut pour empêcher la moindre information de parvenir à l'ensemble de la population, affirmant qu'il maîtrise la situation avec le soutien de la communauté internationale. Entre temps, deux journalistes canadiens ont disparu récemment alors qu'ils enquêtaient au Niger.
Les journalistes dans ce pays sont des amateurs. Il y a peu de formation car les écoles sont chères, et pas de formation veut dire pas de professionnalisme : pourtant la dernière fois que j'ai vérifié c'était bien une profession pas un passe-temps.
Le pire dans tout ça, c'est que le gouvernement prend prétexte de notre amateurisme pour justifier les restrictions de à la liberté de la presse : nous sommes pris dans un cercle vicieux, nous marchons à reculons, les yeux bandés. Si nous ne sommes pas une source fiable, alors le gouvernement commencera à être considéré comme tel, et les gens ne feront plus confiance aux journalistes.
A l'heure actuelle, on trouve plus de 20 quotidiens au Niger et c'est le chaos total : le développement professionnel en est au niveau zéro.
On ne peut pas attendre que chaque journaliste reçoive une formation : on doit s'attaquer au problème dès à présent. Les réseaux sont déjà en place. Si un journal en Allemagne par exemple pouvait en aider un autre au Niger, je serai le dernier à les en empêcher.
A l'heure d'Internet, des téléphones portables et même des voyages low-cost, des partenariats professionnels sont possibles. Parler du développement, c'est bien, mais cela apparaît toujours comme un idéal, une pensée lointaine : travaillons ensemble, faisons-le dès maintenant.
Je pense qu'il est important que les journalistes soient sur le terrain, qu'ils soient en contact avec les gens. La vie ici est dure et les Nigériens ont besoin de sentir un lien avec les journalistes qui parlent d'eux. Nous ne pouvons pas nous isoler dans notre bulle. La crédibilité est essentielle dans ce travail : il faut s'appuyer sur des faits et des sources, car la seule façon de survivre est de protéger son intégrité.
On va en prison ici quand on est accusé de diffamation. J'essaie de travailler en restant fidèle à mes convictions et de capter l'intérêt des gens, de leur faire savoir qu'il y a quelqu'un qui va au fond des choses, quels que soient les risques. D'ailleurs, si l'intimidation marchait, ce travail n'existerait pas, ou du moins je ne le pratiquerais pas. Je suis prêt à retourner en prison, sans hésitation.
3. AMJ-Réveil FM: Le gouvernement vous a emprisonné pendant plus d'un an, vous accusant "de complicité de complot contre l'autorité de l'Etat" pour avoir interviewé un chef rebelle touareg du Mouvement des Nigériens pour la Justice. Qu'avez-vous à dire à propos de ces accusations ?
Ces accusations n'avaient aucun fondement, et le premier juge lui-même a rejeté le réquisitoire du procureur sans même m'avoir entendu ! Même si la Justice est aveugle, elle a bien vu que j'étais innocent.
Ensuite, une bataille juridique a été engagée à propos de la validité des écoutes téléphoniques de l'Etat : une bataille qui a duré 9 mois durant lesquels j'étais en prison. L'Etat était si anxieux de me faire condamner qu'il a formulé une nouvelle accusation criminelle quand il a senti qu'il perdait son procès. Mes trois derniers mois ont été purges car l'Etat est allé jusqu'à faire appel de ma libération. On en arrive à se demander quand est-ce que le 21ème siècle va enfin commencer.
Les journalistes : Une “cible” à abattre pour le Gouvernement
Abdel Karim Al-Khaiwani
Le journaliste yéménite Abdel Karim Al-Khaiwani est régulièrement arrêté et emprisonné, il a d'ailleurs passe un an en prison pour avoir soi-disant diffamé le président, une accusation souvent utilisée contre les journalistes qui couvrent des questions controversées. Il attend désormais la confirmation officielle de la grâce présidentielle qui lui a été accordée pour une autre condamnation à six années de prison.
1. AMJ-Réveil FM: Vos articles vous placent régulièrement dans la ligne de mire des autorités. En quoi votre travail contribue-t-il à établir ou à défendre la liberté de la presse ?
Abdel Karim Al-Khaiwani: Le Yémen, en général, est un environnement dangereux pour la profession journalistique. Le danger provient de la corruption dans les hautes sphères du pouvoir, et les affirmations mensongères du gouvernement concernant la démocratie, le développement et le respect des droits de l'homme ne sont plus crédibles.
Les autorités utilisent tout l'arsenal répressif et tout le pouvoir dont elles disposent pour réduire la population au silence. Pourtant, les journalistes yéménites sont toujours déterminés à obtenir leur liberté et à repousser les limites imposées à la presse. Ces journalistes font désormais directement partie de "la cible à abattre" pour le gouvernement et ses divers organes sécuritaires.
Après mes nombreuses détentions et condamnations, je peux dire que les autorités ne m'auraient pas libéré sans le puissant soutien de mes collègues et la solidarité des organisations internationales et locales. De nombreux journalistes dans le pays nourrissent le même rêve, et partagent les difficultés de la lutte quotidienne pour atteindre la liberté de la presse. Ce sont les membres les plus actifs de la société yéménite.
En tant que journaliste qui rêve de liberté et de démocratie, je refuse de me soumettre, ou d'accepter l'intimidation. Je refuse de renoncer aux principes de la liberté et de la justice. Je proteste contre le despotisme, l'oppression et toute forme de harcèlement.
J'ai le sentiment que c'est lié à mon sens des responsabilités, plutôt qu'à une disposition quelconque au sacrifice et à la confrontation, comme certains le prétendent. J'appartiens à une société qui n'aime pas les hommes qui disent ouvertement qu'ils ont été frappés, séquestrés, menacés, et qui ont vu leurs enfants terrorisés et leur maison pillée.
J'ai dépassé les tabous sociaux et j'ai fait le choix d'exposer au public tout ce que j'ai enduré.
De nos jours, cette pratique est devenue courante pour les journalistes et les activistes, et elle jette un peu de lumière sur la détérioration de la situation et les violations au Yémen. De nombreux journalistes n'ont plus peur de parler des agressions et des violations dont ils ont fait l'objet aux mains des forces de la sécurité.
Je considère mon cas comme un simple exemple de ce que la presse critique et les journalistes, ainsi que les défenseurs des droits de l'homme, endurent au Yémen.
Je mets souvent le sort des journalistes en avant, et j'essaie toujours de faire la lumière sur la situation de la presse dans mon pays quand je participe à des rencontres locales ou internationales. C'est pourquoi on m'empêche parfois de quitter le pays pour assister à certaines manifestations, car les autorités considèrent que toute référence à leurs méthodes répressives est un acte de diffamation.
2. AMJ-Réveil FM: Quels sont les sujets les plus sensibles dont traitent les journalistes dans votre pays et les conséquences auxquelles ils s'exposent ?
Abdel Karim Al-Khaiwani: La presse au Yémen est un des moyens les plus importants de réformer et de faire évoluer la société dont dispose le peuple. Les questions prétendument sensibles sont bien trop nombreuses. Le fait d'aborder une situation quelconque en critiquant les actions du gouvernement ou en dénonçant la corruption, les violations des droits d'homme, le manque de justice et d'égalité, les raisons et des conséquences réelles des actions militaires, ou l'absence d'un appareil judiciaire honnête et indépendant, risque d'irriter les sensibilités officielles.
Ces sensibilités sont encore plus irritables quand il s'agit de gouvernabilité ou du monopole du pouvoir et de la richesse. En gros, tous les sujets liés au président de la République et aux membres de sa famille, qui occupent des postes à responsabilité au sein du gouvernement, sont intolérables.
Le fait de traiter de questions aussi sensibles risque d'agacer les dirigeants, comme c'est le cas dans beaucoup d'autres pays arabes également, qui craignent les questions liées à la légitimité et à la rotation du pouvoir. On ne s'étonnera donc pas d'entendre souvent les gens dire à un journaliste connu pour son franc-parler : "Remercie le Ciel d'être encore vivant".
Les conséquences subies par les journalistes indépendants ou critiques sont bien trop nombreuses : la mort, l'emprisonnement, l'enlèvement, les menaces, l'interdiction de travail, l'accusation de diffamation, et l'ostracisme en intimidant leurs amis et collègues.
3. AMJ-Réveil FM: Comment peut-on promouvoir un environnement de travail plus libre et plus sûr pour les journalistes dans votre pays ?
Abdel Karim Al-Khaiwani:On ne peut pas promouvoir la liberté en tant que telle au Yémen, car elle est liée à tout un processus de réformes dont la liberté n'est qu'un des aspects. Favoriser un climat de liberté dans le pays implique d'intensifier la défense locale de la liberté, et de pratiquer et de fortifier cette liberté au prix de sacrifices.
Cela nécessite de libérer les entreprises de médias officielles (le gouvernement yéménite possède près de 8 quotidiens et hebdomadaires), d'abolir le ministère de l'Information, et de rejeter toutes les formes de contrôle gouvernemental sur l'Association des Journalistes ou sur toute entreprise collective ayant affaire liée aux médias.
Cela implique une réorientation de l'information, de passer d'un concept de contrôle et de centralisation à un concept plus large, qui façonne la politique au lieu de simplement la suivre.
L'alliance entre le despotisme, l'oppression et le terrorisme, née de la politique, est le principal problème dans le monde actuel, et il ne pourra être résolu sans former une alliance entre les forces et les partisans de la démocratie, de la liberté et des droits de l'homme dans le monde entier. Il est temps d'arriver à une telle alliance nous voulons connaître un jour un monde meilleur.
"Des victoires durement gagnées en Colombie"
Claudia Juliete Duque, journaliste et spécialiste des droits de l'homme
Elle est une professionnelle renommée et reconnue dans son pays. Lauréate du prix Historias de Vida pour la qualité remarquable de son journalisme, elle a travaillé, entre autres, pour l'agence de presse Colprensa.
Claudia Duque est l'auteur de « Faces of Abduction » et de « Attorney General of The Nation: A hope turned into threat. ». Sa carrière prolifique est aussi accompagnée de harcèlement, de menaces, et de kidnapping.
Pendant près de cinq ans elle a fait l'objet de poursuites judiciaires pour son travail d'investigation sur l'assassinat du journaliste Jaime Garzon, une histoire vieille de 10 ans.
1.AMJ-Réveil FM: Vos articles vous placent régulièrement dans la ligne de mire. En quoi votre travail contribue-t-il à établir ou à défendre la liberté de la presse en Colombie ?
Claudia Juliete Duque: En tant que spécialiste des droits de l'homme, j'ai fait l'objet de menaces de mort, un kidnapping, et de harcèlement, j'ai été suivie, et accusée de diffamation. Lors de mon dernier procès en Octobre 2008, j'ai réussi à convaincre la Cour Constitutionnelle de reconnaître l'existence de rapports secrets sur mon travail.. Mes anciens gardes du corps, qui avaient été recrutés par la police secrète colombienne (DAS) et qui relevaient directement de la Présidence, étaient à l'origine de ces rapports.
La Cour Constitutionnelle a adopté une décision stipulant que tous les rapports, les secrets et "les fichiers de la sécurité nationale" du DAS me concernant devaient être déclassifiés.
Ces documents contiennent des preuves de surveillance, de "fiches de travail", et bien d'autres éléments qui montrent que j'étais surveillée.
Cet arrêté constitue une avancée fondamentale pour garantir la liberté d'expression, d'opinion et de presse. Il est important non seulement pour moi mais aussi pour tous les journalistes et les défenseurs des droits de l'homme qui font l'objet de toutes sortes de poursuites illégales ou de harcèlement.
La Cour a décrété que les forces de la sécurité et les autres organes de l'Etat ne pouvaient recueillir des informations sur une personne que lorsque sa responsabilité était impliquée dans une action criminelle.
Par conséquent, il est désormais illégal d'enregistrer et de partager des informations sur la vie privée des gens, même s'ils font l'objet d'un programme de protection de l'Etat, ce qui était précédemment mon cas.
J'ai été confrontée à cette situation ces 8 dernières années et cela m'a permis de comprendre l'importance de la solidarité active. Cela impliquait de participer à différentes actions en faveur de mes collègues qui étaient également visés par les autorités.
J'ai eu l'occasion de m'exprimer au nom d'un grand nombre d'entre eux et aussi de les aider directement : parfois à quitter le pays, ou en les cachant dans la ville ou ailleurs, ou bien simplement en les prenant en voiture quand ils en avaient besoin.
Aujourd'hui, je suis convaincue que la seule façon de parvenir à une réelle liberté de la presse en Colombie est de veiller à la défendre tous ensemble. Peu importe nos différences, nos priorités, ou nos idées personnelles, le droit d'expression doit passer avant tous les intérêts et les sensibilités.
2.AMJ-Réveil FM: Il y a près de dix ans, vous avez enquêté sur l'assassinat de votre collègue Jaime Garzon et vous êtes harcelée et menacée depuis. Quel prix avez-vous payé pour poursuivre vos enquêtes, comme dans le cas du meurtre de Gazon ?
Claudia Juliete Duque: J'ai payé un lourd tribut pour avoir enquêté sur le cas de Jaime Garzon : trois exils, de nombreuses menaces de mort contre moi et ma fille, l'isolement, le silence et la souffrance. Je suis également poursuivie en justice par l'ex-directeur adjoint du DAS. Au fil des années, j'ai appris qu'il n'y avait, en Colombie, ni pardon ni oubli pour ceux qui luttent pour le respect des droits de l'homme.
Il y avait des jours où je ne pouvais pas me mettre au soleil, où je ne pouvais pas aller au parc jouer avec ma petite fille. Elle a été obligée d'apprendre non seulement à ne pas parler au téléphone, mais aussi à ne pas divulguer son nom et son adresse et à ne faire confiance à personne.
3.AMJ-Réveil FM: Comment peut-on favoriser l'établissement d'un environnement de travail plus sûr pour les journalistes en Colombie ?
Claudia Juliete Duque: De mon point de vue, la fin de l'impunité dans les cas de meurtres, de tortures, d'intimidations et de menaces contre les journalistes est l'unique moyen de s'assurer que nous nous rapprocherons un jour de ce qu'on appelle la liberté d'expression, que pour ma part j'ai jamais connue de près ou de loin.
En outre, le renforcement des programmes alternatifs pour protéger les journalistes devrait être accompagné par une réelle politique en faveur des libertés civiles en Colombie.
Tant que le Président lui-même - ainsi que ses amis proches et d'autres hauts fonctionnaires de l'Etat - continueront de menacer et de contester le droit à la liberté d'expression, et de stigmatiser les journalistes et les dissidents, on ne pourra pas garantir un environnement de travail sûr aux journalistes dans le pays.
"Jeté en prison pour avoir exercé son métier"
Barry Bearak, co-directeur du bureau Sud-Africain du New York Times
Il a été arrêté et emprisonné pendant cinq jours en Mars 2008 alors qu'il couvrait l'élection au Zimbabwe. Mr. Bearak, lauréat du Prix Pulitzer en 2002 pour son travail en Afghanistan, s'est vu ensuite expulser du pays.
1. AMJ-Réveil FM: Vos articles vous placent régulièrement dans la ligne de mire. En quoi votre travail contribue-t-il à établir ou à défendre de la liberté de la presse ?
Barry Bearak: C'est un combat d'arrière-garde. Dans des pays comme le Zimbabwe, nous sommes visiblement surpassés en nombre, et je ne peux pas dire que nous l'emportons.
2. AMJ-Réveil6FM: Quels sont les obstacles ou les avantages supplémentaires liés au fait d'être un correspondant étranger dans des milieux souvent hostiles ?
Barry Bearak: Dans mon cas, l'obstacle supplémentaire est que j'ai été jeté en prison au Zimbabwe simplement pour avoir exercé mon métier. Ils ont dit que j'étais « coupable de journalisme », j'espère qu'ils avaient raison.
3. AMJ-Réveil FM: Durant les élections au Zimbabwe, vous avez été arrêté pour avoir "travaillé sans accréditation" et détenu pendant cinq jours. Malgré ces risques et tout ce que vous avez vécu, pourquoi était-il important pour vous de couvrir ces élections?
Barry Bearak: Dans un pays de 13 millions d'habitants, qui était jadis une grande nation et qui est aujourd'hui contrôlé par un tyran, des élections pour lesquelles plusieurs personnes ont risqué leur vie pour voter ont eu lieu. Puis le tyran a apparemment si bien trafiqué les résultats qu'il a fallu organiser un second tour durant lequel il a envoyé ses sbires frapper, enlever et assassiner ceux qu'il considérait comme ses ennemis. Tout cela avec le soutien d'autres dirigeants Africains. Ce n'est pas important, ça
"Je pars et je ne reviendrai pas"
Mohamad Ali Al-Abdallah, Blogger, Syrie
Pour Mohamad Ali Al-Abdallah l'absence de libertés dans son pays a eu un impact décisif sur sa vie ; Il a été arrêté par les autorités syriennes, son frère purge cinq années de prison dans un lieu tenu secret, et son père vient de purger un an de prison.
Il a récemment quitté le pays et obtenu le statut de réfugié politique aux Etats-Unis. Al-Abdallah défend farouchement les droits de l'homme, à travers son blog « I'm leaving and I'm not coming back ».
De l'étranger, Al-Abdallah utilise la blogosphère pour que son pays change, une lutte qu'il entreprend a plusieurs milliers de kilomètres de la Syrie.
1. AMJ-Réveil FM: En quoi votre travail contribue-t-il à établir ou à défendre la liberté de la presse en Syrie ?
Mohamad Ali Al-Abdallah: La liberté d'expression est peut-être le droit le plus fondamental, car sans elle on ne peut exiger d'autres droits. Toutefois, elle est indissociable de la liberté de la presse, car la presse est le moyen le mieux organisé et l'outil institutionnel dont le peuple dispose pour se faire entendre. Défendre les journalistes et la presse équivaut donc à défendre sa propre voix, ses propres idées, et surtout, l'expression de ces idées dans l'arène publique. En participant à des audiences devant les tribunaux et en soutenant la famille des journalistes emprisonnés, chacun peut contribuer à sa façon à ce combat.
Naturellement, mes activités comme défenseur de la liberté de la presse m'ont exposé à des représailles gouvernementales. Cela a fini par m'atteindre directement, quand mon père a été jeté en prison après avoir été jugé 3 fois en l'espace de 3 ans. Mais cela n'a fait que renforcer mon engagement, car je peux véritablement m'associer à la douleur et la crainte.
2. AMJ-Réveil FM: Les blogs et les nouveaux médias dans votre pays ont-ils réussi à contourner la censure gouvernementale pour dénoncer les violations des droits de l'homme, la corruption ou les tabous ? Le cas échéant, comment ont-ils fait ?
En Syrie, les blogs, et en gros tout ce qu'on trouve sur Internet sont strictement contrôlés par le gouvernement, qui n'hésite pas à recourir à la censure chaque fois que c'est possible.
Mon frère est en prison pour avoir exprimé ses idées en ligne et, il y a deux mois, mon blog a été censuré par les autorités. Je pense que nous arrivons à contourner le gouvernement en raison de notre nombre : n'importe qui peut participer à un blog et beaucoup de gens ont accès à Internet, si bien qu'il est impossible de tout censurer. Face à la censure, la quantité est plus importante que la qualité.
3. AMJ-Réveil FM: Les bloggeurs sont-ils les nouveaux acteurs de la sphère publique et en quoi remettent-ils en cause les entreprises de médias traditionnels ?
Mohamad Ali Al-Abdallah: Je pense que les bloggeurs ne sont pas là pour remettre en cause les médias traditionnels mais plutôt pour compléter leurs points de vue, offrir différents angles sur un sujet et, dans une certaine mesure, faire contrepoids au monopole historique des médias traditionnels sur l'information et sur les faits.
Pour moi, la grande différence entre les bloggeurs et les journalistes est qu'il n'y a pas de règles ou de censure dans la blogosphère. On n'a pas à s'inquiéter du nombre de mots d'un article, ni des rédacteurs en chef penchés au dessus de votre épaule qui vous disent ce qui est bien ou pas. Mais plus important encore, on peut publier exactement ce qu'on veut. Personne ne peut choisir les mots à votre place.
N'importe qui dans la rue peut désormais annoncer une nouvelle : l'information n'est plus uniquement aux mains d'une élite médiatique.
Vous pouvez en outre adopter différentes identités en ligne pour vous protéger, vous-même et votre travail.
Les journalistes utilisent encore des noms de plume mais il est difficile d'en avoir une vingtaine, alors qu'il n'y a aucune limite sur internet. Un autre point important, et qui a assurément contribué à la légitimité des bloggeurs, est le fait que nous soyons arrêtés, comme les journalistes traditionnels et, même si c'est honteux, cela veut dire que nous défendons une cause juste.
Enfin, je pense qu'une différence évidente, ou plutôt une évolution, est la technologie, ou plus précisément l'accès à cette technologie. Il faut trois fois rien, même dans les nations en développement, pour amener l'information au reste du monde : on peut poster des photos sur internet instantanément quand on est dans la rue grâce à nos téléphones portables, et on peut même envoyer un message avec un article pendant qu'on nous tire dessus.


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