2.Réveil-FM: Quels sont les maux qui rongent l’ensemble du système éducatif national en général et l’université congolaise en particulier?

Julien KILANGA : Ne faudrait-il pas aborder le problème sous l’angle plutôt positif et tirer des leçons à partir des aspects négatifs ? Il est bien vrai que les maux qui rongent les universités congolaises trouvent leur origine dans la société qui les génère et de ses différentes composantes. Il y a d’abord les conditions de travail qui se sont détériorées suite à la réduction des moyens (salaires insignifiants, frais de fonctionnement presqu’inexistants, budget de recherche non prévu…).

Les infrastructures remontent à l’époque des indépendances. Aucune construction de taille n’a été enregistrée depuis plusieurs années alors que la population estudiantine croît d’année en année. La pratique des extensions universitaires et d’essaimage aurait pu contribuer au désengorgement des universités publiques surpeuplées si on avait pris toutes les précautions utiles en la matière.

Les universités privées créées après la libéralisation des institutions, fonctionnent dans des conditions aléatoires, à part quelques exceptions comme les anciennes Facultés catholiques de Kinshasa devenues « université catholique du Congo »et l’université protestante où la formation qui est y donnée est de grande qualité.

L’étudiant fragilisé par ces conditions matérielles difficiles est devenu une proie facile que tout premier venu peut utiliser pour satisfaire ses ambitions politiciennes. Les enseignants s’enlisent dans des mouvements de revendication qui perturbent le déroulement normal des années académiques. Les problèmes matériels posés sont réels.

Il faut qu’on y trouve solution si on veut avoir une université qui fonctionne dans des conditions optimales. Les enseignants de leur côté devaient avoir à l’esprit ces mots prononcés par le Recteur Dhondt le 20 novembre 1966 à l’occasion du dixième anniversaire de l’Université officielle du Congo : « Quittant aujourd’hui l’Université que j’ose appeler mon université parce qu’elle m’est chère, je voudrais vous dire que vous portez le flambeau qui doit éclairer l’avenir.

Luttez pour des causes justes car vous êtes les ancêtres du Congo que connaîtront vos enfants, c’est vers vous qu’on se tournera pour vous imputer l’échec ou vous exprimer la gratitude (…) non seulement de votre dévouement et de votre idéalisme, mais aussi de votre science et de votre force de penser, le Congo a le besoin le plus urgent (…). » La référence à cette pensée devrait aider le corps enseignant de reprendre courage aux moments de découragement qui conduisent parfois vers des attitudes déplorables et extrêmes allant même jusqu’à la déchéance morale.

3. Réveil-FM:A vous entendre, il y a bien manque des moyens financiers qui ne permettent pas aux acteurs universitaires d’être à la pointe. Et du coup, le gouvernement est placé devant ses responsabilités. Concrètement, que reproche-t-on à l’Etat congolais ?

Julien KILANGA : Je ne voudrais pas parler en termes de reproches avec tout ce que cela entraîne d’inhibition dans les actes à poser. Je voudrais plutôt aborder le problème positivement en termes de propositions.

Il faut que l’université soit dotée d’un budget conséquent et le choix de ceux qui gèrent ce dernier, devrait être fait dans un cadre approprié. Le manque d’un budget nécessaire à la réalisation des actions susceptibles de répondre aux attentes de la société, freine le travail des responsables académiques et remet en cause l’existence même de l’université. Il faut aussi se tourner vers la coopération internationale et la contribution des entreprises locales auxquelles il faut offrir l’expertise de l’université.

C’est sans doute vers ce schéma de partenariat éducatif qu’il faudra s’orienter comme l’avait déjà proposé à l’époque les conclusions de la Commission de l’éducation -dont j’étais rapporteurs- de la conférence nationale Souveraine et prises en compte par la suite par les Etats généraux de l’éducation organisés à Kinshasa en 1996 sous l’égide de l’UNESCO à condition de bien préciser le contenu juridique de ce partenariat.

4.Réveil-FM: Peut-on franchement condamner le gouvernement sans parler de la responsabilité personnelle du corps professoral. Aujourd’hui on sait que les syllabus ne sont pas actualisés, la corruption bat son plein au sein de nos campus et les notes académiques se vendent honteusement au vu et au su de tout le monde. Ne pensez-vous pas que l’enseignant congolais est complice de la dégradation de notre université ?

Julien KILANGA : Il ne s’agit pas de jeter la pierre à qui que ce soit. Chacun a sa part de responsabilité. Vous savez, comme le disait Blaise Pascal, « L’homme n’est ni ange ni bête ». La crise matérielle conduit inéluctablement vers la déchéance morale que je n’approuve pas. Il faut qu’on y trouve solution si on veut avoir une université qui fonctionne dans les normes internationales.

C’est là une question fondamentale que j’ai posée à l’époque cruciale traversée par nos collègues enseignants : le fait d’être privé de ses droits doit-il conduire à la négation de ses devoirs ? C’est vrai que les enseignants sont privés de beaucoup de choses pour bien accomplir avec conscience leurs devoirs. Le résultat ne pouvait être que décevant.

Tout ce que vous énumérez n’est que la conséquence de certaines causes connues. Il est inutile de nous voiler les yeux. Il faut voir la configuration actuelle du corps enseignant de nos universités.

La relève n’est pas assurée. C’est avec ce nombre limité d’enseignants très sollicités que nos universités doivent fonctionner. Nous assistons ainsi à un renversement du triangle. La base devient le sommet et le sommet devient la base.

Nous assisterons un jour à la réduction de la base et le triangle deviendra une ligne verticale, symbole de l’effondrement de l’université. Il y a risque que le pays importe un jour les enseignants universitaires qu’il faudra payer très cher.

Toujours nous pensons à ce qui nous manque et jamais à ce que nous avons. C’est quand ce que nous avons disparaît qu’on finit par se rendre compte de son importance et de son prix.

"Les universitaires doivent porter le flambeau pour éclairer l'avenir."

5.Réveil-FM: Il semble que le gouvernement se pencherait sur la question pour apporter des réformes adaptées à cette crise. Selon des sources proches du ministère, on croit savoir qu’il y aurait une refondation totale de l’université. Quel regard portez- vous à cette initiative ?

Julien KILANGA : L’université doit choisir de se réformer positivement et de mettre en œuvre les conditions de sa revitalisation. Elle doit être une université de développement prospectif, ce développement étant perçu comme une amélioration constante de la qualité de vie des hommes dans un environnement physique, culturel et scientifique totalement épanouissant.

Pour y parvenir, il faudra un regard attentif sur son appareil juridique, ses rapports avec la société qui la génère, sa carte académique, la nature de la formation assurée et ses moyens d’action pour transformer son environnement. Nous avons besoin de reformes pour donner un sens à notre université.

Mais il nous faut éviter toute précipitation. J’imagine que les initiateurs de cette nouvelle réforme ont réalisé une évaluation préalable de toutes les réformes antérieures et qu’ils ont dégagé les faces positives et les faces négatives du passé. Des réformes précipitées pour les besoins d’éclat conduisent parfois à des résultats catastrophiques.

Quelles leçons a-t-on tirées de la réforme de 1971 ? Qu’a-t-on tiré de la réforme de 1981 ? A-t-on fait l’évaluation de la dernière réforme des programmes ? A-t-on jamais actualisé les textes qui régissent l’université devenus obsolètes.

Nos universités doivent forger leurs voies en marchant sans pour autant détruire leur fondation. C’est de cette manière que dans l’avenir, nous pourrons compter sur elle et qu’elle pourra remplir ses fonctions traditionnelles de formation des hommes et de recherche scientifique et devenir ainsi un outil idéal, un moteur au service de la communauté humaine, une condition incontournable du progrès et du développement.

6.Réveil-FM: En mai 1990, l’Unilu a connu des tristes événements qui auraient endeuillé plusieurs familles au pays, c’est l’affaire « Lititi Mboka ». Aujourd’hui, les zones d’ombre existent encore car certains médias annonçaient la mort de 300 étudiants. Tous massacrés par l’armée de Mobutu et sa milice privée. Peut-on en savoir plus et surtout quelle est votre lecture des faits?

Julien KILANGA : Je ne voudrais pas tomber dans le piège des médias qui peuvent soit amplifier une situation soit l’ignorer selon le côté vers lequel souffle le vent. En homme de sciences, je ne voudrais pas non plus parler au conditionnel en partant des affirmations non vérifiées.

Je ne peux parler que de ce dont je suis en mesure de fournir des preuves. Tout est parti du discours présidentiel du 24 avril 1990 annonçant la démocratisation des institutions et qui a conduit à une désorganisation du système de contrôle et entraîné des perturbations dans les milieux universitaires.

L’université était ainsi emportée par le vent du renouveau. La communauté universitaire n’a pas échappé au temps sombre de la nuit où faute de lanterne éclairée, les hommes s’égarent assombrissant les intérêts suprêmes de la nation en s’engageant à la remorque des seuls intérêts individuels ou des querelles partisanes.

En effet, la hantise et le déferlement du courant démocratique au sein de nos universités se sont avérés des tremplins des attitudes et des prises de position on ne peut plus déviantes. On a vu de grands maîtres à penser dénaturer la science rien que pour le bénéfice de la politique politicienne sacrifiant l’honneur, le prestige et la crédibilité de l’homme de science pour assouvir les aspirations des séducteurs conquérants du pouvoir.

C’est bien là un tableau avilissant où les hommes de sciences se complaisent, au gré des vents ou à la merci des intérêts à sauvegarder, à rationaliser l’irrationnel au grand mépris de l’objectivité scientifique ou de l’enseignement universel.

7. Réveil-FM: Les gens auraient vu les proches de Mobutu opérer sur le terrain et quelques noms en occurrence, Kpama Baromoto ou Honoré Ngbanda seraient cités par quelques médias. Il y a eu même des listes reprenant les noms des victimes. Malgré toutes ces informations, vous maintenez toujours votre version ?

Julien KILANGA : Je n’ai pas l’habitude de faire des affirmations sans preuves ou de parler au conditionnel. La fiabilité d’une information est fonction de sa cohérence et vous entant que journaliste vous le savez.

Quand on examine ces listes à la lumière de ce critère, il y a lieu de se poser des questions sur la crédibilité des informations. Ma position m’a donné l’avantage de voir les événements avec un regard distant qui m’a permis de bien discerner les choses. A ma connaissance, nous n’avons enregistré au niveau de l’université qu’ une seule victime de ces événements qui ont été amplifiés à des fins politiques, c’est l’étudiant Ilombe, décédé plus tard de suites des blessures.

Le reste n’est qu’une rumeur infondée. Autant les scientifiques sont tombés dans le piège des politiques, autant les professionnels des médias sont tombés dans ce même piège. C’est pour dire que le nombre de morts annoncé par les médias ne pouvait être qu’à l’image du climat du moment et qui ne répondait à aucune référence au réel.

Je m’étais bien rendu compte de l’aspect spéculatif des informations quand j’ai rouvert l’Université le 1er mars 1991 (NDLR à la reprise des cours, toutes les promotions étaient présentes et aucun autre étudiant ne s’est ajouté aux listes des victimes). Je vous renvoie à mon ouvrage La main de la tradition. L’Homme, le destin, l’université (CIRIADA, 2000) dont un extrait intitulé « Etre Recteur à L’université de Lubumbashi, Souvenirs et confidences », est paru dans l’ouvrage collectif de Bogumil et Véronique Klauber, Université de Lubumbashi 1990-2002.Société en détresse, pari sur l’avenir (Paris, L’Harmattan, 2002).

8.Réveil-FM: Comment avez-vous géré cette crise puisqu’il fallait remettre l’Université en marche ?

Julien KILANGA : Quand je suis arrivé à la tête de l’Université de Lubumbashi, les perturbations touchaient jusqu’à l’organisation des années académiques. Mon rôle était de remettre l’université sur les rails. J’ai réussi à rouvrir l’Université le 1er mars 1991 pour clôturer l’année interrompue. Durant les sept ans pendant lesquels j’ai exercé mes fonctions de recteur, l’université de Lubumbashi n’a connu qu’une année blanche.

Ce qui était un exploit pour cette période. Nous avons régularisé la situation des années académiques après deux ans et stabilisé ainsi l’institution. Après cette étape de stabilisation interne de l’Université, je l’ai ouverte aux autres universités environnantes (Zambie, Afrique du Sud,…) puis aux autres universités africaines, américaines et européennes (France, Belgique, Suisse,…).

J’ai ainsi pris contact avec toutes les universités belges en 1996, pour tracer de nouvelles voies de coopération au moment où pour des raisons politiques, tous les accords du passé venaient d’être rompus.

Toutes les activités de coopération réalisées actuellement entre l’Université de Lubumbashi et les universités belges partent de ces contacts. Nous avons entretenu nos contacts avec les Etats-Unis et la Suisse (Université de Lausanne). Voilà autant de choses que nous avons eu à faire et qui ont constitué une base pour améliorer la situation des enseignements et de la recherche au sein de notre institution universitaire. Depuis lors l’Université de Lubumbashi a maintenu le rythme de fonctionnement réglementaire.

9. Réveil-FM: Vous êtes fonctionnaire à la Francophonie à Paris, comment y êtes-vous arrivé et de quoi vous occupez-vous ?

Julien KILANGA : Quand mon mandat de Recteur était arrivé à terme et que j’ai été obligé de céder la place à d’autres pour poursuivre la gestion de l’Université, j’ai continué à assurer mes enseignements et mes recherches et à diriger des thèses de doctorat pendant quelques années. Comme il y avait un appel à candidatures sur le site de l’ancienne Agence intergouvernementale de la Francophonie, j’ai postulé au poste de Directeur des langues et de l’Ecrit.

J’ai, après avoir passé un entretien devant un jury présidé par l’Administrateur général, été retenu pour exercer les fonctions de Directeur des langues et de l’Ecrit à partir du 1er mai 2004. Ces fonctions constituent un prolongement de la mise en œuvre des recherches que j’ai effectuées au cours de ma carrière universitaire.

Depuis lors, même après le passage de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie à l’Organisation internationale de la Francophonie, j’ai poursuivi la coordination des différents projets transférés à la Division de la langue française et des langues partenaires de la Direction de la langue française et de la diversité culturelle et linguistique. De quoi je m’occupe exactement ? Ma fonction compte trois axes essentiels :

- l’axe relatif à la mise en œuvre des projets : je m’occupe de la promotion de la langue française réalisée sur le terrain avec le concours des responsables de projets. Nous avons le projet le français en Europe, le projet le français dans les organisations africaines. Ces deux projets sont supervisés par deux responsables de projet sous mon autorité. Le français, dans son expansion, n’est pas tombé sur une tabula rasa linguistique ; il a rencontré d’autres langues avec lesquels il entretient des liens de complémentarité ou de convivialité.

Il s’agit des langues partenaires et particulièrement des langues africaines et créoles et les langues des autres espaces linguistiques. Cet axe est suivi par un responsable de projet « dialogue du français et les autres langues. » La promotion du français ne peut se faire que par sa création littéraire.

C’est cela qui justifie la présence du projet « promotion des auteurs et des littératures francophones » qui est aussi suivi par un responsable de projet.

-l’axe gestion du personnel et du budget : dans ce contexte je suis aussi appelé à gérer le personnel mis à ma disposition dans mon entité administrative ainsi que le budget de mise en œuvre des différents projets. Dans le cadre de mes fonctions, je suis souvent appelé à représenter l’organisation dans diverses rencontres de mon domaine à travers le monde.

10. Réveil-FM:Quelle est la place de la République démocratique du Congo dans votre sphère d’action au sein de la francophonie.

Julien KILANGA : Comme fonctionnaire international, je réponds de l’institution qui m’utilise. La République démocratique du Congo est un pays membre de la Francophonie. A ce titre, elle bénéficie des programmes mis en place par la Francophonie dans les différents axes définis dans le cadre stratégique décennal.

De par mes fonctions, les actions que je réalise se situent dans le premier axe, celui de la promotion de la langue française et de la préservation de la diversité culturelle et linguistique.

Dans ce contexte, sans chercher à être exhaustif, nous organisons chaque année en République démocratique du Congo, le Festival des langues d’Afrique tous les deux ans ; un dictionnaire trilingue français-lingala –sango est en train d’être finalisé avec le concours des linguistes congolais associés à d’autres linguistes africains.

On peut noter qu’un prix de valorisation des langues africaines « le Prix Kadima » qui a été gagné cette année par un congolais porte le nom d’un grand linguiste congolais : le professeur Marcel Kadima qui m’a donné le cours de linguistique générale et celui de linguistique africaine, il y a de cela une trentaine d’années.

C’est en mémoire des travaux importants qu’il a réalisés sur les langues africaines qu’on a pensé donner son nom à ce prix. La République démocratique du Congo bénéficie d’autres actions dans les autres secteurs en dehors de celui dont je m’occupe.