Des tueries ont submergé le conflit entre les républiques d'Arménie et d'Azerbaïdjan à propos de la région montagneuse du Karabakh, située près de la frontière des deux républiques. Comme beaucoup d'autres luttes insolubles entre ethnies, le conflit est caractérisé par une haine bien enracinée, un territoire contesté et des nationalités distinctes sur le plan culturel. Étant donné que les conditions politiques sont semblables partout en Europe de l'Est et dans la Communauté des États indépendants, le problème du Karabakh, la première version post-soviétique du conflit yougoslave, attire l'attention à l'échelle internationale.

Néanmoins, malgré l'intensité du conflit du Karabakh, aucune des deux parties n'a encore conquis le territoire revendiqué par l'autre, et la question d'une solution pacifique refait surface régulièrement. En effet, en septembre 1991, le président de l'Arménie et celui de l'Azerbaïdjan ont signé un accord de paix et promis de faire cesser les hostilités; mais en mars, le leader azerbaïdjanais, Ayaz Mutalibov, fut forcé de démissionner et, le massacre s'est intensifié.

Pour l'Arménie, l'imbroglio du Karabakh est une conséquence fort malencontreuse, bien que prévisible, de la souveraineté. Pendant des siècles, les Arméniens ont aspiré à l'indépendance pour s'affranchir de leurs voisins autoritaires et parfois violents (selon l'historien britannique Christopher Walker, les Turcs auraient tué un million d'Arméniens entre 1915 et 1920) (1).

Or, juste au moment où l'Arménie devient indépendante, elle se trouve mêlée à un violent conflit. Cela a donné une nouvelle raison d'être aux groupes adoptant la ligne dure notamment la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA), qui, depuis 1891, se considère comme le défenseur des intérêts arméniens.

La FRA est solidement établie au sein de la diaspora arménienne, et quelques-uns de ses membres ont manifesté leur appui aux attaques contre des représentants turcs dans l'Ouest, perpétrées par l'Armée révolutionnaire arménienne (ARA) et l'Armée secrète arménienne pour la libération de l'Arménie (ASALA).

Le conflit à propos du Karabakh a commencé lorsque l'Union soviétique a mis en oeuvre de façon très autoritaire et selon sa fantaisie une politique accordant un statut politique à des territoires selon des critères ethniques.

Au début des années 20, les Arméniens et, dans une moindre mesure, les Azéris, ont voulu contrôler deux territoires, séparés du gros de leurs républiques respectives mais où leurs frères se trouvaient en majorité. Dans le Karabakh, situé à l'intérieur des frontières administratives de l'Azerbaïdjan, les Arméniens constituaient 95 % de la population; au Nakhitchevan, situé sur la frontière séparant la Turquie et l'Arménie, les Azéris représentaient 60 % de la population.

Considérant que les Turcs, plus nombreux, seraient des alliés politiques plus utiles que les Arméniens, les Soviétiques, qui avaient assigné initialement ces régions à l'Arménie, ont changé leur fusil d'épaule et cédé les territoires à l'Azerbaïdjan, provoquant l'indignation des Arméniens. Qui pis est, les Bolcheviks ont transigé et reconnu l'autonomie des régions du Karabakh et du Nakhitchevan, les deux devenant, aux yeux des Arméniens, des symboles de la duplicité bolchevique.

Pendant les 70 années qui ont suivi, le contexte très rigide en Union soviétique n'a permis aucune discussion entre les Arméniens affligés et les Azéris. Comme on pouvait s'y attendre, les Arméniens ont commencé à quitter les deux régions, ne représentant plus qu'une infime proportion de la population du Nakhitchevan et 75 p. 100 de la population du Karabakh en 1979.

Les Arméniens estimaient que les Soviétiques avaient volé à leur nation le Nakhitchevan, et qu'ils leur volaient lentement le Nagorno-Karabakh également.

La détente politique en Union soviétique dans les années 20, 60 et 70 a amené l'Arménie a lancé des appels, vigoureux mais inutile, pour l'union avec ses frères et soeurs du Karabakh (que les Arméniens appellent «Artsakh»), craignant pour cette province un exode des Arméniens semblable à celui survenu au Nakhitchevan.

Les protestations pendant la période qui a succédé à la détente amorcée par Gorbatchev en 1985 s'inscrivaient initialement dans le même ordre d'idées. Les Arméniens du Karabakh et plusieurs de leurs frères en Arménie, à Moscou et ailleurs ont senti à la fin de 1987 que le moment était venu de faire approuver par le Kremlin la réunification du Karabakh et de l'Arménie.

D'une part, la population du Karabakh voulait cette union, et Gorbatchev exprimait à haute voix son appui pour la démocratie; d'autre part, les Arméniens, comme le conseiller économique Abel Aganbeyan, avaient réussi mieux que les Azéris (qui n'étaient pas associés au camp favorable à la perestroika) à entrer au Kremlin.

De novembre 1987 à février 1988, des centaines de milliers d'Arméniens en faveur de la réunification ont manifesté et signé des pétitions pour appuyer la cause du Karabakh. Quelques incidents de violence contre des Azéris ont été rapportés mais n'ont pas été confirmés.

Le 22 février 1988, tout a changé : ce jour-là, 30 individus, presque tous des Arméniens, ont été tués dans la ville de Soumgaït au Karabakh.

Pendant la nuit, les manifestations ont fait place à la violence; les massacres ont alimenté les sentiments de vengeance et de peur. En 1989, les troupes de sécurité interne soviétiques sont arrivées pour assurer l'ordre public, mais ce fut peine perdue. Depuis, la violence, parsemée de vaines tentatives pacifistes, est devenue la norme.