"Continents Noirs" de Gallimard a soufflé ses dix ans !
Par Freddy Mulongo, jeudi 11 février 2010 à 18:54 :: radio :: #703 :: rss
Mercredi 10 février 2010, Freddy Mulongo et Jean-Noël Schifano, Directeur de la collection "Continents noirs" chez Gallimard, à TV5 Monde à Paris. Photo Claude Vittiglio
N'ayons pas peur de l'affirmer : s'il existe un grand fleuve africain qui jette sur la Seine le puissant courant des écritures africaines, la collection « Continents noirs » des éditions Gallimard doit constituer un de ses affluents majeurs, mettant en lumière des oeuvres des écrivains africains connus et non connus. À Paris, la collection « Continents noirs » a trouvé sa place aux côtés de Présence africaine, L’Harmattan, Karthala, etc. Jean-Noël Schifano, romancier et critique littéraire d'origine franco-sicilienne, traducteur d'Umberto Eco, est l'homme de la situation car c'est lui qui depuis dix ans dirige cette collection.
Libar Fofana et Freddy Mulongo. Il y a treize ans en allant écouter le concert de You Tou au stade vélodrome de Marseille, Fofana est sorti du concert sourd. Sa surdité l'a poussé à l'écriture. Photo Claude Vittiglio
À raison de quelques sept nouveautés par an, « Continents noirs » réunit des œuvres d'auteurs d'horizons fort divers — tant au plan de leur création que de leur nationalité, leur pays de résidence et leur itinéraire personnel. Les professeurs et universitaires, exerçant en France ou à l'étranger (Gaston-Paul Effa, Sylvie Kandé, Justine Mintsa, Boniface Mongo-Mboussa, Patrice Nganang ou Abdourahman Waberi…), y côtoient par exemple quelques personnalités du monde culturel et politique (Aly Diallo, Mambou Aimée Gnali). Aux talents reconnus ou riches d'une œuvre déjà nombreuse (Ananda Devi, Sami Tchak, Kangni Alem, sans parler d'Henri Lopes, leur aîné), la collection associe des personnalités encore méconnues en France et accueille quelques premiers romans et récits. Avec 65 ouvrages dont 37 auteurs publiés, la collection « Continents noirs » devrait peaufiner sa stratégie éditoriale pour donner encore plus de chance aux jeunes auteurs.
Avec la mondialisation, la multiculturalité des individus, il devient presque impossible aujourd'hui de catégoriser les auteurs tant les apports additionnels culturels de l'africanité ou de la créolité mettent en crise, l'essence originelle.
Les enjeux des auteurs des années 1960, colonisation, esclavage, indépendance, etc. ne correspondent plus aux réalités des continents noirs d'aujourd'hui : problèmes de développement, sécurité, environnement, éducation, liberté d'expression...
Comme le dit si bien l'écrivain Abdouraman Waberi : « Au départ, les écrivains africains étaient à l'ère des essences données une fois pour toutes : l'Afrique, la négritude, la race, le Sénégal, le Congo, etc.
À présent, on vit à l'ère du soupçon : on n'arrive plus à penser qu'on est exclusivement défini par ces essences. On n'est plus exclusivement sénégalais, mais sénégalais et autre chose... » Cette réflexion, issue du remarquable essai de Boniface Mongo-Mboussa, intitulé Désir d'Afrique, traverse la collection « Continents noirs » de part en part.
Il revient aussi aux éditeurs qui aiment le « continent noir » de s'adapter : il ne faudrait plus se contenter de l'envoi des manuscrits par les auteurs, ne plus rester derrière son bureau à attendre mais prendre son bâton de pèlerin pour aller dénicher la perle rare.
C’est dans l'avion qui les menaient au Gabon, en janvier 1999 que Messieurs Antoine Gallimard et Jean-Noël Schifano ont imaginé de rassembler sous une seule enseigne des œuvres se référant, sans s'y limiter, à une origine commune : l'Afrique noire. Pour durer dans la vision initiale de découvreur de jeunes talents, il faut sans aucun doute que la collection « Continents noirs » aille de plus en plus sur terrain pour défricher et trouver de talents qui s’ignorent ou s’endorment.
À noter que Mongo Beti, « le rebelle », a été publié à titre posthume dans la collection « Continents noirs », ce qui donne à cette collection une autre facette. De la même façon que la collection compte dans ses rangs un ancien international junior de l'équipe de football du Cameroun, aujourd'hui installé en France : Eugène Ébodé. L'Afrique noire, également au rendez-vous chez Gallimard dans la « Série noire » et dans la « Noire » (les Maliens Aïda Diallo et Moussa Konaté ; le Congolais Achille Ngoye), est aussi présente avec le dernier roman d’Abasse Ndione.
À l’occasion de la célébration de ses 10 ans, la collection fait paraître 5 ouvrages de jeunes auteurs nés après les indépendances africaines.
Théo Ananissoh. Photo Claude Vittiglio
Dans Ténèbres à midi de Théo Ananissoh, il s'agit pour le narrateur d'un retour au pays utile : mettre dans un livre les lieux et les paysages de son enfance. Une amie l'accueille, le guide, le présente aux uns et aux autres ; en particulier à Éric Bamezon, conseiller à la présidence de la République. Celui-ci le convie un soir à dîner. On s'attend à une rencontre avec un homme satisfait de sa vie et heureux de sa réussite ; on découvre, à mesure qu'avance la nuit, un être pris dans un piège aux motifs obscurs... Ténèbres à midi est un roman où percent une ironie et une lucidité rares ; c'est le récit épuré et sans concession d'une perception de soi et de ses origines. Au-delà d'une histoire située en Afrique, c'est une question ni caduque ni réservée aux autres que reprend ici l'auteur : comment se conduire en homme ou femme de conscience dans un temps de cruauté généralisée ?
Libar Fofana. Photo Claude Vittiglio
Le Diable dévot de Libar M. Fofana parle de l'incapacité pécuniaire d'effectuer un pèlerinage à La Mecque, pour l'imam Galouwa. Celui-ci craint en effet d'être remplacé par un jeune hadji qui convoite sa place et ses privilèges. Un octogénaire lui propose le prix d'un billet d'avion en échange de sa fille Hèra, âgée de treize ans. Vendre la chair de sa chair au diable pour conserver sa religieuse fonction ? Ce marché horrible ne plonge pas du tout Galouwa dans les affres d'un choix impossible. Un imam doit-il tout accepter pour mériter d'Allah ? Que vaut une fille pour son père quand la passion et l'ambition religieuses s'en mêlent ? Et l'amour ne peut-il être alors qu'un rêve sur de la chair meurtrie ? Peut-il toucher à une diabolique rédemption ? Le Diable dévot est un roman d'une rare et cruelle lucidité, une tranche de vie vraie dans la peau d'une jeune fille pour la plus grande gloire de Dieu, diraient d'autres religieux dans une autre religion. Un déchirant sacrifice, une passion portée par une écriture cristalline à en émouvoir jusqu'à la pierre carrée de La Mecque.
Fabienne Kanor. Photo Claude Vittiglio
Fabienne Kanor, dans Anticorps, nous plonge dans les affres du vieillissement et de la déliquescence des corps : « – C'est nouveau, ça ? C'est vieux, très vieux même. Mais si tu savais comme aujourd'hui j'en ai assez de compter, comme les calendriers me font horreur, comme mes anniversaires me font pitié. Si tu savais mes peurs, mes incapacités, si seulement tu voulais bien m'écouter, Jacques. – Que disais-tu, mon cœur ? Rien. Il n'y a rien, dans mes mots, qui puisse s'inscrire dans ton programme, ce plan de fin de vie que tu as cru bon de fixer, qu'au fil des ans, patiemment, presque sournoisement, tu as échafaudé, à seule fin de t'en tirer. Où te figures-tu donc aller ? Combien de points vieillesse as-tu mis de côté ? » Après quarante ans de mariage, Louise décide enfin de désobéir. L'histoire d'une liberté provisoire conquise au mépris des bonnes manières. Le bilan drôle et cruel de toute une vie de rébellions étouffées, porté par une écriture à poigne.
Koffi Kwahulé. Photo Claude Vittiglio
Le narrateur de Koffi Kwahulé dans Monsieur Ki, son second roman, affirme avec force conviction : « Toujours est-il que je ne me sens à l'aise qu'avec les Blancs racistes ; avec eux je suis confiant, je sais à quoi m'en tenir, je sais où je mets les pieds. Tout de suite je me dis : « Voilà un Blanc. » En revanche, je me méfie de ceux qui ont un ami sénégalais ou camerounais, les Monsieur-moi-je-connais-bien-les-Noirs, les Monsieur-moi-j'ai-passé-vingt-ans-en-Afrique, qui n'écoutent que Miles Davis ou Tiken Jah Fakoly, qui ne jurent que par la spontanéité et l'élégance naturelle des nègres ; ceux-là je m'en méfie. Ils me foutent mal à l'aise. Je ne mets pas en doute leur sincérité, mais ils me foutent mal à l'aise, c'est tout. » Voici un roman fou qui révèle, plus que les sages, notre monde, au premier, au deuxième, au trentième degré !... Cent histoires s'enchâssent, mille facettes composent ce roman-mosaïque qui se passe surtout entre Paris et un village africain où règne une désopilante folie. Roman-rhapsodie, Monsieur Ki chante et nous enchante pour caresser à rebrousse-poil notre temps...
Scholastique Mukasonga. Photo Claude Vittiglio
Enfin, L'écriture, empreinte de poésie et d'humour sereine de Scholastique Mukasonga, dans L'Iguifou, gravite inlassablement autour de l'indicible, l'astre noir du génocide rwandais. L'Iguifou (igifu selon la graphie rwandaise), c'est le ventre insatiable, la faim, qui tenaille les déplacés tutsi de Nyamata en proie à la famine et conduit Colomba aux portes lumineuses de la mort... Mais à Nyamata, il y a aussi la peur qui accompagne les enfants jusque sur les bancs de l'école et qui, bien loin du Rwanda, s'attache encore aux pas de l'exilée comme une ombre maléfique... Kalisa, lui, conduit ses fantômes de vaches dans les prairies du souvenir et des regrets, là où autrefois les bergers poètes célébraient la gloire des généreux mammifères... Or, en ces temps de malheur, il n'y avait pas de plus grand malheur pour une jeune fille tutsi que d'être belle, c'est sa beauté qui vouera Helena à son tragique destin... Après le génocide, ne reste que la quête du deuil impossible, deuil désiré et refusé, car c'est auprès des morts qu'il faut puiser la force de survivre. Il y a dix ans, il fallait oser et croire à ces auteurs dont la majorité était d'illustres inconnus. Aujourd’hui, nous ne pouvons que saluer ce travail éditorial aussi périlleux qu’audacieux et il nous est désormais impossible de jeter le bébé avec l'eau du bain.


Commentaires
1. Le jeudi 11 février 2010 à 20:45, par Déo Namujimbo
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