A coeur ouvert avec Ambroise Pierre, Responsable Afrique de Reporters Sans Frontières (RSF)
Par Freddy Mulongo, mercredi 5 mai 2010 à 18:36 :: radio :: #878 :: rss
Ambroise Pierre, Responsable Afrique de Reporters Sans Frontières
1. Réveil-FM: Reporters Sans Frontières vient de publier la liste de 40 prédateurs de la liberté de presse dans le monde. Quels sont les critères pour en faire partie ?
Ambroise Pierre: Les prédateurs de la liberté de la presse sont des hommes politiques, dirigeants d’institutions d’Etat, chefs religieux, milices et organisations criminelles qui s’attaquent directement aux journalistes, qui font de la presse leur ennemi privilégié, leur bête noire. Puissants, dangereux, violents, ils sont souvent au-dessus des lois. Il ne faut pas confondre prédateur et ennemi de la liberté de la presse. Bien entendu, les ennemis des médias et des journalistes sont plus nombreux que 40. Il en existe dans à peu près tous les pays du monde et s'en prennent avec plus ou moins de violence aux médias. "Prédateur" est une notion plus restrictive qui décrit une réalité plus grave. Disons que les deux critères principaux qui définissent les prédateurs sont l'importance des violations dont ils se rendent coupables et leur degré de responsabilité dans ces violations. Par exemple, les milices islamistes armées somaliennes sont directement responsables de la plupart des assassinats de journalistes dans ce pays, de même que Robert Mugabe est directement responsable de l'absence de presse indépendante au Zimbabwe.
2.Réveil-FM: Quelles sont les raisons qui font figurer Paul Kagamé dans les 40 prédateurs de 2010. Est-ce que la situation des Grands Lacs a été prise en compte?
Ambroise Pierre: Paul Kagame figure depuis plusieurs années dans notre liste des prédateurs et objectivement, il n'y avait aucune raison pour qu'il en soit retiré. Au contraire. Ce chef d'Etat n'a que très peu de tolérance pour la presse et la façon dont sont traités les médias et les journalistes indépendants au Rwanda est directement liée à sa politique. Pas de débat pluraliste. Pas de critique possible. Les choses sont même plutôt en train de s'aggraver. A l'approche des élections de l'été 2010, la presse est progressivement muselée au Rwanda : suspension temporaire des programmes de la BBC en 2009, poursuites judiciaires répétées à l'encontre des journalistes, médias suspendus, etc.
3.Réveil-FM: Pourquoi la République Démocratique du Congo n'y figure pas et Joseph kabila épargné ? les assassinats de journalistes (franck Ngyke, Bampuwa wa Mulamba, Didace Namujimbo, Serge Maheshe...) dont les procès n'ont jamais aboutis, les commanditaires jamais arrêtés, les arrestations arbitraires et la fermeture des médias...
Ambroise Pierre: La liberté de la presse se porte bien mal en République Démocratique du Congo. Nous le répétons régulièrement. Et le président Joseph Kabila a sa part de responsabilité dans cette situation, c'est indéniable. Mais nous estimons simplement que ce n'est pas lui seul le responsable et qu'il n'est pas un prédateur au même titre que Issaias Afeworki en Erythrée, Mahmoud Ahmadinejad en Iran, ou Kim Jong-Il en Corée du Nord. Dans notre rapport sur les assassinats de journalistes à Bukavu intitulé "Bukavu, la cité des meurtres", nous avons demandé à Joseph Kabila de mettre sur pied une commission judiciaire spéciale chargée de faire la lumière sur ces assassinats. Le but étant d'éviter que la justice militaire confisque à chaque fois les enquêtes et mène des procès grotesques. Il n'a rien fait. En cela, il entretient le risque de faire perdurer l'impunité. Évidemment, c'est regrettable et nous continuerons de nous battre pour le dénoncer. Il faut simplement comprendre qu'il peut y avoir une mauvaise situation pour la liberté de la presse sans prédateur clairement identifié. Le ministre Lambert Mendé a fait suspendre RFI en République Démocratique du Congo par exemple, mais cela ne suffit pas à faire de lui un prédateur. A la limite, c'est l'Agence nationale des renseignements (ANR) qui flirte avec notre liste de prédateurs, en multipliant les arrestations arbitraires et les interrogatoires musclés. Si ces pratiques perdurent, il n'est pas impensable que l'ANR soit introduite dans notre liste.
4.Réveil-FM: Vous étiez allé jusqu'à Bukavu pour suivre le procès des assassins du journaliste de Didace Namujimbo, avec le recul quelles vos appréhensions à l'égard de ce procès ? Avez-vous rencontré la famille mais aussi les présumés assassins ?
Ambroise Pierre: Nous sommes allés à Bukavu en décembre 2008, moins d'un mois après l'assassinat de Didace Namujimbo. A l'époque le procès n'avais pas encore officiellement commencé. Nous avions rencontré sa famille, ses collègues, les autorités civiles au gouvernorat du Sud-Kivu, et les autorités militaires à l'auditorat supérieur de Bukavu. Nos appréhensions ? Je vous répète ce que j'ai dit plus haut : c'est la captation de l'enquête et de l'affaire en général par la justice militaire. Nous avons suivi le déroulement du procès des assassins présumés depuis janvier de cette année. Ce procès aboutit aujourd'hui à la prononciation de trois peines de mort et sept peines d'emprisonnement. Nous en prenons acte mais restons sceptiques. Ce procès a-t-il offert toutes les garanties de sérieux et d'indépendance ? Les mêmes craintes pèsent sur les procès des assassins présumés de Bruno Koko Chirambiza et de Patient Montigomo. Connaitra-t-on un jour la vérité?
5. Réveil-FM: Reporters Sans Frontières a 25 ans de fonctionnement, vous avez vu du mûr et pas mûr. Le gouvernement congolais vient seulement de prendre la décision il y a trois jours qu'il va commencer à protéger ses journalistes, avec plus de 9 assassinats non élucidés faut-il le croire ?
Ambroise Pierre: L'avenir le dira. Disons que l'expérience des années passées inciterait plutôt au scepticisme. Il y a eu de belles promesses faites, mais peu d'avancées concrètes. Il est désormais plus qu'urgent de protéger les journalistes et de laisser la presse, sérieuse et respectueuse de l'éthique de la profession bien sûr, s'exprimer librement. Mais au moins, cette déclaration du gouvernement congolais engage les autorités devant leur peuple et devant la communauté internationale. Tout le monde est en droit de demander des comptes et des résultats désormais.


Commentaires
1. Le jeudi 6 mai 2010 à 05:30, par Maurice-Blondel BOKOKO ELOLO
2. Le lundi 10 mai 2010 à 18:34, par CHICK
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