Football:Les jeunes espoirs africains, un juteux commerce
Par Freddy Mulongo, jeudi 10 juin 2010 à 18:59 :: radio :: #927 :: rss
© Dessin de Kazanevsky, Ukraine / Cartoons@courrierinternational.com
Dès les années 1950, les clubs européens sont venus sur le continent noir dénicher des joueurs. Ces dernières années, cette activité de prospection s’est transformée en un juteux business. A la tête de ce «commerce de l’espoir», on trouve des managers sérieux mais aussi des trafiquants sans scrupule. L’Europe attire les Africains, parce qu’ils pensent y trouver tout en abondance: le travail, l’argent, la confiance en eux. Quelques rares joueurs y parviennent, comme Mahamadou Diarra au Real Madrid, Samuel Eto’o à l’Inter de Milan, Didier Drogba à Chelsea.
Mais, pour la plupart, le désir d’une vie meilleure sous un maillot professionnel ne sera jamais exaucé. Jean-Marc Guillou est un «gros bonnet» du commerce de footballeurs africains, peut-être le plus important. Lui-même a été joueur professionnel et compte 19 sélections en équipe de France. Il a ensuite été entraîneur, au début des années 1980, à Cannes, où il avait pour assistant Arsène Wenger, aujourd’hui entraîneur d’Arsenal.
Jean- Marc Guillou a ouvert sa première école en 1994 à Abidjan, en Côte d’Ivoire. «J’ai choisi l’Afrique parce qu’il y a un potentiel inépuisable, comparable à celui de l’Amérique du Sud.
Sauf qu’en Amérique du Sud, la mafia s’en mêle, justifie-t-il.
En Afrique, j’ai pu tout monter seul. C’était une aventure à la fois humaine et économique.» Lui seul fixe les règles de son système.
Jean-Marc Guillou entre dans un club européen, y fait jouer ses élèves en se servant du club comme vitrine et, lorsqu’un autre club achète l’un de ses joueurs, il empoche une partie du montant du transfert.
En règle générale, entre 60 et 90 %. Il a procédé de cette manière pour la première fois en 2001, en prenant le contrôle du KSK Beveren, un club belge de l’élite à deux doigts de la faillite. Arsenal, le club de son vieil ami Arsène Wenger, a été partie prenante de la transaction et a injecté près de 1,5 million d’euros dans l’affaire.
Utiliser la Belgique pour faire entrer ses joueurs en Europe s’est révélé astucieux.
Dans le football belge, le nombre de joueurs étrangers n’est pas limité et, pour les footballeurs professionnels non originaires de l’Union européenne, les conditions pour obtenir un permis de séjour sont assez souples.
Certains responsables po litiques accusent Jean-Marc Guillou de trafic d’êtres humains.
Et, à la Fédération internationale de football association (Fifa) aussi, mieux vaut éviter de prononcer son nom.
Pour Lennart Johansson, l’ancien président de l’UEFA, ce commerce des joueurs africains relève de «l’enlèvement d’enfants, et rien d’autre ».
Mais, pour les jeunes de Bamako, au Mali, le Français est un homme qui peut les aider à accéder à une vie meilleure. Près d’un Africain noir sur deux vit avec moins d’un dollar par jour, et la file d’attente de jeunes rêvant de tenter leur chance ne désemplit pas.
En 2001, la Fifa a étoffé son règlement sur les transferts d’un article sur la «protection des mineurs». Depuis, la limite d’âge pour les transferts à l’étranger est fixée à 18 ans.
Ou alors il faut que les parents soient du voyage. Mais les clubs cherchent sans cesse à contourner le règlement.
Ainsi, le FC Midtjylland, club danois de première division, a voulu faire jouer six Nigérians de 16 et 17 ans qu’il avait fait venir dans son pays dans le cadre d’un échange scolaire.
Pour le Britannique Paul Darby, sociologue du sport, les projets professionnels entrepris en collaboration avec des clubs européens ou des investisseurs occidentaux sont des exemples de «l’exploitation néocoloniale».
D’après lui, seuls comptent à leurs yeux «l’extraction, l’affinage et l’exportation de matière première, en l’occurrence des footballeurs.»
Aujourd’hui, Jean-Marc Guillou possède en Afrique des écoles de football au Mali, au Ghana, à Madagascar, en Egypte et en Algérie.
Il a déjà exporté 140 joueurs africains en Europe. Didier Zokora (FC Séville), Kolo Touré (Manchester City), Emmanuel Eboué (Arsenal), Arthur Boka (VFB Stuttgart) et Yaya Touré (FC Barcelone) sont sortis de ses écoles.
Au total, 13 de ses anciens élèves participent à la Coupe du monde en Afrique du Sud.
Jean-Marc Guillou a également ouvert une école en Thaïlande, près de Chon Buri, au sud de Bangkok. Celle-ci est parrainée par le club d’Arsenal (l’écusson du club londonien figure d’ailleurs sur le portail de l’entrée).
«En 2015, une grande partie de l’équipe nationale de Thaïlande aura été formée dans notre académie», assure Robert Procureur, l’un des partenaires du projet.
Pour la plupart, le désir d’une vie meilleure sous un maillot professionnel ne sera jamais exaucé.


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