Mumia Abu-Jamal risque de nouveau la peine capitale aux Etats-Unis
Par Freddy Mulongo, mardi 9 novembre 2010 à 10:22 :: radio :: #1131 :: rss

Mumia Abu-Jamal. Photo, archives
Dans un pays où les Noirs représentent 11% de la population et 40% des condamnés, l'ex-membre des Black Panthers est un symbole. En 1995 et en 1999, il a déjà frôlé le pire, «sauvé par la mobilisation», selon Jacky Hortaut. D'où une pétition et des manifestations, aujourd'hui, partout dans le monde. Et l'intention de maintenir la pression jusqu'à la décision, qui tombera dans plusieurs mois.
Entretien avec Robert R. Bryan, avocat de Mumia Abu-Jamal
vendredi 06 février 2009, à l'auditorium de l’Hôtel de Ville de Paris, Me Robert R. Bryan, l’avocat Américain de Mumia Abu- Jamal et Freddy Mulongo. Photo Réveil-FM, archives
L'avocat Robert R Bryan et son client Mumia Abu-Jamal se connaissent depuis 1985. A cette époque Robert R. Bryan n'avait pu assumer la défense de Mumia Abu-Jamal. Ce dernier s'est rappelé dix-huit ans plus tard à l'avocat, d'emblée conscient des nombreuses irrégularités qui ont émaillé la procédure, de l'iniquité du procès qui a abouti à la condamnation à mort, mais aussi des erreurs commises par les défenseurs de Mumia Abu-Jamal à cette époque. Robert R. Bryan plaide depuis trente ans la cause de condamnés à mort. Il a toujours réussi à éviter à ses clients leur exécution.
Mumia Abu-Jamal est né en 1954. En 1969, il est chargé de l’information à la section de Philadelphie du Black Panther Party. Devenu journaliste de radio apprécié, lauréat de plusieurs prix, Mumia Abu-Jamal est surnommé « la voix des sans-voix » pour sa critique de la corruption de la police et des dirigeants politiques locaux. Jeune père de famille, pour augmenter ses revenus, il travaille comme chauffeur de taxi la nuit, lorsqu’aux petites heures du 9 décembre 1981, au volant de son taxi, il voit son frère interpellé par un policier, Daniel Faulkner. Quelques minutes plus tard, l’agent Faulkner est tué par balles et Abu-Jamal gît à côté, une balle lui ayant traversé la poitrine. Un procès inique conclut à sa culpabilité ; il est condamné à mort en juillet 1982.
À deux reprises, en 1995 puis en 1999, la mobilisation internationale permet de suspendre son exécution. Aujourd’hui, son avocat Robert R. Bryan demande la tenue d’un nouveau procès, au titre des pressions exercées sur les témoins et en raison de la sélection discriminatoire et raciste du jury à l’ouverture du procès de 1982. Il vient de porter l’affaire auprès d’une Cour d’appel fédérale rattachée à Philadelphie. L’enjeu est immense : soit Mumia Abu-Jamal sera exécuté soit il se verra accorder un nouveau procès qui reprendra l’affaire dans son ensemble.
Mumia Abu-Jamal continue à exercer son métier de journaliste en prison. Après près de trente ans dans les couloirs de la mort américains, il est devenu le symbole du combat abolitionniste américain, et continue son combat, au nom des 20 000 personnes condamnées à mort dans le monde.
Où en êtes-vous avec Mumia, aujourd’hui ?
Robert R. Bryan : À la frontière entre la vie et la mort. Le 28 juillet dernier, à la suite d’un renvoi de la Cour suprême des États-Unis, nous avons déposé un nouveau recours devant la Cour d’appel fédérale, qui avait auparavant statué en notre faveur.
L’enjeu aujourd’hui est immense. Si nous gagnons, l’accusation saisira à nouveau la Cour suprême, laquelle peut refuser d’examiner la demande, alors nous aurions droit à un nouveau procès. Si nous perdons, nous nous adresserons nous aussi à la Cour suprême, avec également très peu de chances de voir notre requête acceptée. Dans ce cas, nous irions droit à l’exécution. Je traite exclusivement de peine de mort. Je n’ai jamais perdu un seul procès, mais celui-ci est très dur et j’espère que je pourrai ajouter une nouvelle corde à mon arc pour éviter le pire des scénarios !
Quelles seraient alors vos options ?
Robert R. Bryan : Je ne tiens pas vraiment à en parler aujourd’hui, mais une loi de 1996, l’« Antiterrorism and Effective Death Penalty Act », accélère le processus d’exécution, tout en limitant les possibilités de recours. L’esprit du texte est que le condamné ne peut « croquer dans la pomme qu’une seule fois », donc il n’a pas droit à un second procès. Toutefois, le texte comporte quelques lacunes, notamment en matière d’innocence : on peut par exemple prouver que la personne n’a pas tiré ou que c’est un cas de légitime défense, qu’il n‘y a pas eu préméditation…
Comment Mumia a-t-il pu en arriver là ?
Robert R. Bryan : Si Mumia est un condamné atypique, son sort est typique. Mumia a écrit six livres depuis les couloirs de la mort sans aucun accès à un ordinateur ; une fois par semaine, on peut entendre sa chronique radio (enregistrée par téléphone) dans le monde entier. Très bon orateur, jamais il ne parle jamais de sa situation personnelle. Il est vraiment devenu la « voix des sans-voix », un exemple pour les autres. Son sort, lui, est typique, simplement parce que ce ne sont pas forcément les vrais coupables qui sont condamnés à mort ; ce sont toujours les pauvres et, de façon disproportionnée, les membres des minorités ethniques, essentiellement les noirs.
En réalité, sa situation est le fruit d’une très mauvaise conjonction entre les erreurs terribles commises par des avocats d’un côté et de l’influence politique inhérente à l’application de la peine de mort de l’autre. Mumia est comme de nombreux autres détenus, attendant dans les couloirs de la mort ou qui ont déjà été exécutés non pas pour ce qu’ils ont fait, mais parce qu’ils ont été mal défendus par des avocats qui s’intéressent plus à leur carrière politique qu’à l’intérêt de leur client.
Le dossier de Mumia est sous la pression de policiers, de politiciens, et de la droite pure et dure… Ajoutons à tout ceci le fait qu’aux États-Unis, la plupart des juges non fédéraux sont élus, les procureurs sont des politiques, tout comme les législateurs, les politiciens, les gouverneurs et de nombreuses Cours de justice.
Dans mon métier, je défends exclusivement des cas de peine de mort dans lesquels le gouvernement, qu’il soit d’État ou fédéral, veut toujours la mort de mon client. Dans le cas de Mumia, je n’ai jamais vu autant d’ardeur, de passion, d’avidité, d’acharnement à tuer quelqu’un. Le mot d’ordre c’est « envoyez-le au bûcher », c’est inimaginable !
Si bien qu’en 2003, lorsque j’ai accepté de le représenter, je savais que ceci pourrait être le dossier le plus difficile que j’ai jamais eu à défendre.
Auriez-vous pu changer les choses ?
Robert R. Bryan : Je m’en suis énormément voulu de ne pas avoir accepté de l’aider plus tôt. Une chose qui me hante est qu’il y a vingt-cinq ans, sa famille m’avait demandé d’assurer sa défense. C’était en 1985-1986. En 1991, Mumia et moi avons eu notre premier entretien à la suite duquel j’ai décidé de ne pas le défendre, parce que j’étais trop occupé pour suivre son dossier.
À l’époque, j’estimais par ailleurs qu’il était trop tôt, que ce n’était pas le bon moment pour lui de changer d’avocat et aussi, j’étais assez mal à l’aise avec son réseau de soutien… J’ai senti que j’aurais les mains liées, et que je ne pourrais donc pas faire mon travail correctement. Pendant les années qui ont suivi, nous sommes restés en contact. En 2003, découvrant avec horreur que son dossier était un massacre juridique, je ne pouvais pas en bonne conscience refuser une nouvelle fois mon aide à Mumia.
Je fais des erreurs, comme tout le monde, mais je ne fais pas le type d’erreurs qui font perdre à quelqu’un ses droits constitutionnels, et encore moins qui le conduisent à l’exécution.
Quels sont vos soutiens financiers ?
Robert R. Bryan: Mumia est devenu une petite entreprise artisanale qui s’est exportée et a permis de lever des fonds, énormément de fonds, dans les années 1990 notamment. Aujourd’hui, aux États-Unis, s’il y a des levées de fonds pour Mumia, qui sont souvent lancées par internet, on ne sait jamais à quoi l’argent récolté va servir exactement et la défense en voit rarement la couleur !
Il reste encore des gens de bonne volonté qui nous permettent de récolter le minimum pour assurer notre survie. Ce qui fait du bien, ce sont les quelques organisations, notamment en France, comme le Collectif unitaire de soutien à Mumia Abu-Jamal, avec Jacky Hortaut ou Claude Guillaumaud-Pujol, pour qui j’ai beaucoup de respect, car ils sont scrupuleusement honnêtes et n’agissent que pour le bien de Mumia. Aujourd’hui, nous avons besoin de 70 000 à 100 000 dollars pour mener une enquête et nous en sommes encore loin.
Êtes-vous soutenu par le mouvement abolitionniste américain ?
Robert R. Bryan : Aux États-Unis, s’il y a de belles organisations, comme la National Coalition to Abolish the Death Penalty, ou Journey of Hope (Bill Pelke), il y a en revanche de sérieux problèmes au sein du mouvement, qui connaît une « droitisation » de certaines associations. Par exemple les tentatives très étranges d’alignement et d’alliances avec des organisations qui soutiennent et luttent pour la peine de mort, mettent des gens dans les couloirs de la mort et appellent au sang et aux exécutions, comme la très inquiétante Fraternal Order of Police qui fait campagne pour l’exécution de Mumia depuis des années, et qui est très influente – 350 000 membres et des millions de dollars collectés ces dernières années, aux États-Unis.
Robert R. Bryan : J’étais venu il y a quelques années effectuer un die-in avec vous pour marquer le coup à la date de reprise des exécutions aux États-Unis, le 2 juillet 1976. J’avais trouvé ça génial ! Il est important que l’Europe, et notamment la France, continue à réaliser des actions en faveur de la défense des droits de l’homme. Nous devrions nous révolter face aux atteintes aux droits de l’homme à l’égard de tous les condamnés, pas seulement des innocents.
En France, vous vous êtes sortis d’affaire avec Robert Badinter il y a quelques années. Nous devrions tous vous rejoindre, et vous avez la légitimité de nous le dire. Vous avez fait ce que nous n’avons pas fait et nous avons besoin de vous. Nous avons besoin que vous soyez agressifs et bruyants dans vos actions. Que vous fassiez quelque chose d’inhabituel qui attire l’attention des médias. Pour toucher les États-Unis, c’est important. Tuer quelqu’un par peloton d’exécution, quand même, c’est moche. Nous devrions avoir honte.


Commentaires
1. Le samedi 13 novembre 2010 à 10:51, par mcv
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