Le Pasteur Philippe KABONGO-MBAYA parle des combattants de la diaspora…
Par Freddy Mulongo, jeudi 28 avril 2011 à 13:13 :: radio :: #1430 :: rss
Pasteur Philippe Kabongo Mbaya

Muklisto adjali Muinda !
Philippe Kabongo Mbaya : Je me suis toujours intéressé de près ou de loin à ce qui touche à notre pays, à notre destin national. Cela ne date pas d’aujourd’hui. Mais ce que font les jeunes combattants, leur détermination et leur imagination en vue de provoquer un vrai changement au Congo est tout à fait impressionnant !
Vous dites que vous vous êtes intéressé de près ou de loin au mouvement de changement politique au Congo, n’est-ce pas un peu étrange pour un pasteur ?
Philippe Kabongo Mbaya: Dans les années 1970-1980, Oui. Etre impliqué dans les formes de lutte assez osées contre le régime mobutiste, j’avoue que ce n’était pas très courant. Oui, j’étais une sorte de « pasteur atypique ». Certains me qualifiaient avec méfiance, voire mépris, de « pasteur opposant ».
Depuis la CNS, mais surtout à cause du pouvoir d’occupation en place à Kinshasa, il y a pas mal de serviteurs de Dieu, des prêtres catholiques, des pasteurs des Eglises du Réveil, etc. qui ont compris la gravité de ce que nous vivons et qui sont debout. Cela dit, la majorité de ces pasteurs sont largement conformistes et profitent de la situation. Ce sont des prédateurs à leur niveau. Certains parmi eux sont même directement ou indirectement des clients de Hyppolite Kanambe, alias Joseph Kabila, ou de son entourage.
Un pasteur a-t-il le droit de faire de la politique ?
Philippe Kabongo Mbaya: Qui octroierait un tel droit ? Martin Luther King faisait-il de la politique ? Desmond Tutu a-t-il fait de la politique ? Au Congo même, Simon Kimbangu a-t-il fait de la politique ? Et que dites-vous de Joseph Malula et Laurent Monsengwo ?
Vous parlez de gens célèbres ?
Philippe Kabongo Mbaya : Mais oui ! Ce sont eux que l’opinion connaît généralement. Je ne cherche pas à me comparer à eux, naturellement. Il y en a qui ne sont pas connus ou peu célèbres, qui font un travail formidable, avec une totale détermination, avec un courage à tout épreuve et qui ne cherchent nullement le pouvoir pour eux-mêmes ni un quelconque avantage. Certains parmi eux moisissent en tôle, d’autres ont payé de leur vie ! On n’a pas besoin d’être célèbre pour dénoncer et combattre une ignominie comme celle que nous subissons actuellement au Congo. Je ne veux pas immédiatement recourir à la Bible pour justifier un tel combat. Il s’agit simplement d’ouvrir les yeux, de savoir de quel côté l’on se situe soi-même et, au plus intime de sa foi et de son espérance, assumer les conséquences de ce positionnement.
Alors, de quel côté vous situez-vous ?
Philippe Kabongo Mbaya : Je suis parmi les millions de victimes de la mise à sac du Congo. Heureusement pour ma famille et mes proches, je suis encore vivant, bien que dans l’exile et souffrant nuit et jour de ce que le Congo est devenu. Pouvez-vous ressentir la douleur d’un homme qui a perdu un ami intime, assassiné par la pègre de Kanambe ? Pouvez-vous ressentir l’amertume et le sentiment de dégradation d’un homme qui, non seulement n’a pu enterrer ni mère ni père, mais ne peut aller s’incliner avec ses enfants sur leurs sépultures ? Il est presque indécent d’évoquer tout cela. Mais la condition du Congo c’est aussi cela. Quand on parle de l’insécurité, de l’impunité, de l’arbitraire, de la dislocation de l’Etat, de l’intimidation, de la corruption et d’autres maux bien connus : il faut mesurer là derrière toutes les souffrances réelles, identifiables, qui font et défont les destins individuels !
Il ne s’agit pas de généralités statistiques, mais de malheurs que chacun de nous connait ou a pu connaître. Pour autant, cette souffrance est aussi comparable à un gisement d’énergie qui alimente la force de lutter. C’est de ce côté-là que je suis. Chercher à en découdre avec les régimes de mort et d’abjection par un simple sentiment de vengeance ne peut être une ambition collective, ni même un projet moral. Ces pouvoirs malfaisants sont à combattre uniquement parce qu’ils arrachent tout avenir au Congo et à nos sociétés.
Ils pillent, voilent et tuent massivement afin qu’il ne reste plus rien pour demain. Ou bien tellement peu que le Congo ne pourrait être qu’un pays à genoux. Voilà ce qu’il faut bien mesurer et comprendre. Voilà ce que j’ai réalisé depuis longtemps et la raison d’être des luttes que j’ai pu mener et continue de porter.
Heureusement, il y a un vrai sursaut politique. J’ai bien dit un « vrai » sursaut… Même si rien n’est encore gagné.
Vous êtes un combattant, alors…
Philippe Kabongo Mbaya : Oui, à mon modeste niveau. Un combattant de la liberté, de la prospérité et de la dignité pour le Congo.
Est-ce que vous approuver le mouvement des jeunes combattants de la diaspora ?
Philippe Kabongo Mbaya : De fait, bien sûr. Je ne suis membre d’aucun groupe. Je ne connais pas tous les groupes, leurs dirigeants, les analyses et les considérations profondes qui motivent les uns et les autres. De ce que je lis sur Internet ou peux entendre dans les manifestations ou les réunions, je compare ces initiatives aux vastes rivières de chez-nous, les affluents, qui se déversent dans un grand fleuve. L’immense Congo. Et que fait-on d’un fleuve à grand débit ? Une source naturelle de l’énergie propre.
Cela vous dit peut-être quelque chose, non ? Si les formations politiques existantes restent indifférentes ou attentistes devant ce fleuve qui creuse son lit, ces jeunes eux-mêmes seront les leaders clairvoyants de demain. Ils le sont déjà aujourd’hui ! Ils ont rompu avec une éthique de divertissement. Ils ont imaginé des formes de lutte tout à fait géniales, d’une portée culturelle surprenante.
Voulez-vous dire ?
Philippe Kabongo Mbaya : Je prends l’exemple du blocus des spectacles des musiciens kinois qui, non contents d’être des parfaits cyniques, rivalisant dans la perversion ou la dépravation, se battent pour être des griots attitrés de Kanambe et de sa cour !
C’est une sorte de fatwa que les combattants leur ont lancé. Tango namoni sur un site concert ya Koffi na Kigali, nacomprendre nyoso !
Un autre exemple : bacombattants badecrétaki régime ya matanga po na baviols, baviolences nyoso ezakosalema na mboka. Un dernier exemple : bacombattants batangi histoires politiques ya bamindele, ya bafrançais en particulier. Basali parallèles entre histoires yango, tango ya occupation, pe ya biso sous le régime ya Kanambe, alias Kabila Joseph.
Vous voyez, cette intelligence est en soi une inventivité historique. C’est plus qu’une prise de conscience. C’est une lucidité que seule une culture nouvelle rend possible. J’ai vu un combattant-multimédia animant son site ; à un moment donné, il lancé à Kanambe : « Congo wana eza ya Patrice Lumumba na papa Simon Kimbangu… » ! J’ai eu la chair de poule et presque les larmes de bonheur aux yeux!
Cette réappropriation d’une mémoire meurtrie et falsifiée montre l’ampleur de ce qui est en émergence. Ce qui émerge avec ces jeunes est plus qu’une résistance politique.
Pourtant d’autres observateurs désapprouvent cette combativité et traitent même les combattants de violents et de tous les noms…
Philippe Kabongo Mbaya : Je crois que chacun a intérêt à bien interpréter ce qui s’exprime dans ce mouvement. Il y a un discours de violence et de patriotisme presque xénophobe. En particulier à l’égard de H. Kanambe. Il faut s’interroger et chercher froidement à comprendre ce qui se passe.
Les Congolais ont été chassés par milliers d’Angola. L’Etat angolais occupe un bout de territoire national dans le sud du Kwango. Avez-vous vu beaucoup de manifestations anti-angolaises ? Pourtant cela se passe à quelques centaines de kilomètres de la capitale !
Le fait que Hyppolite Kanambe, alias Joseph Kabila, soit secrètement lié aux cercles des extrémistes tutsis au pouvoir à Kigali, du fait également de sa nationalité douteuse, il cristallise le sentiment de scandale, de révolte et de haine que les Congolais peuvent nourrir envers le régime rwandais.
Un « génocide » en bandoulière, les militaristes tutsis qui dirigent le Rwanda ont bénéficié trop longtemps et trop largement d’une impunité sur la scène internationale, alors qu’ils semaient désolation et insécurité dans l’Est du Congo.
Les voilà aujourd’hui enrichis et prospères grâce à cette orchestration de la déstabilisation du Congo et au pillage qu’elle favorise.
Mais les combattants réussiront-ils à empêcher les Rwandais de peser sur le Congo, de le fragiliser ?
Philippe Kabongo Mbaya : On peut regarder les cris des combattants et ce qu’ils font comme du défoulement désespéré, une catharsis collective sans conséquence. On peut même considérer leur action comme un simple mimétisme de la révolution des jeunes dans le Maghreb ou le Moyen-Orient.
Personnellement, si j’avais été de l’autre camp, je me méfierais de cette analyse insouciante et superficielle. Reconnaissons d’abord que, comme mot d’ordre et slogan de ralliement, « Kabila doit partir » est à l’ordre du jour depuis longtemps. Il a donc précédé « Kabila dégage », réplique de « Benali dégage » et de « Moubarak va-t’en… ».
Les révoltes arabes ne sont pas des modèles que nos combattants cherchent à imiter, elles apportent de l’eau à leur moulin, c’est différent ! Quelque chose se radicalise.
Mais jusqu’où peut aller cette radicalisation, à prendre les armes pour en finir avec le pouvoir d’occupation au Congo ?
Philippe Kabongo Mbaya: Je ne suis pas partisan d’une doctrine stratégique statique ou tout faite. Je ne suis pas d’accord non plus avec ceux qui croient qu’il suffirait d’amener à Kinshasa le chaos qui à l’est du Congo pour y saper le pouvoir et le bouter dehors. Lorsqu’en novembre 2006 H. Kanambe a volé le pouvoir à Jean-Pierre Bemba à coup d’armes lourdes et d’obus en plein Kinshasa, pourquoi les kinois, qui avaient pourtant voté massivement en faveur du leader du MLC, n’ont-ils pas organisé une résistance armée ?
Ont-ils seulement su comment cette guerre urbaine a basculé en faveur de Kanambe? Un commando étranger s’est emparé de l’aéroport de Ndjili, ouvrant la voie à d’autres troupes étrangères venues de très loin porter main forte à Kanambe. Mais les kinois n’y ont vu que du feu !
La lutte armée n’est pas une simple affaire d’exaspération politique ou de révolte. Elle n’est pas l’ « arme radicale ».
Vous êtes finalement pour la non-violence ?
Philippe Kabongo Mbaya : Non, je crois qu’il faut mettre toutes les solutions devant soi, évaluer chaque méthode en fonction de ce que l’on veut obtenir conformément à un certain calendrier ; tout cela sur la base de quelques priorités bien définies ou une feuille de route. Il ne s’agit pas de bâtir un Etat pour lui-même.
L’Etat doit être le cadre et l’outil principal de la mise en valeur du Congo et de son développement durable. En principe, la conquête du pouvoir par les armes n’est ni bonne ni mauvaise.
Dans le contexte du Congo, chacun doit réfléchir et comprendre ce qu’il convient. Les viols massifs et les violences dans l’Est sont avant tout le fait de la disparition de l’autorité de l’Etat.
L’Etat actuel n’est pas seulement dévoyé et instrumentalisé, c’est aussi une entité factice sans moyens, dépourvue des attributs étatiques les plus élémentaires !
Nous voulons mettre en place un authentique Etat de droit et des institutions démocratiques vraiment pérennes. Peut-on atteindre ces objectifs en épargnant trop de souffrances aux populations congolaises ?
Mais de l’autre côté, vu comment se font les élections en Afrique et à quoi elles servent, on ne peut pas continuer à être dupe et laisser le pays entre les mains des brigands ou des gens aussi médiocres. Ce qui s’est passé en novembre 2006 peut se reproduire très facilement.
Mais il faut sortir de l’incertitude : quelle solution concrète préconisez-vous ? Ce n’est pas de l’incertitude. En Afrique, les armes et les minutions, le matériel de renseignement et quantité d’équipements ne se distribuent gratuitement comme les Bibles…Et la formation militaire, technique et morale des combattants ne se fait pas à crédit. Il faut sortir de la naïveté et se débarrasser de l’amateurisme pour ces choses. Nous accusons tantôt l’indifférence tantôt la complicité, voire l’ingérence, de la « communauté internationale ». Mais, qui a réellement intérêt à ce que les choses changent au Congo ? La crise congolaise est une conjugaison assez complexe de plusieurs facteurs. Ces facteurs sont bien sûr internes, mais pas seulement. Les facteurs d’ordre régional avec les « voisins » et les rivalités internationales ont tout leur poids. Préconiser le recours aux armes est légitime ; mais comment faire afin que ce ne soit pas une simple gesticulation du désespoir ou une manifestation démesurée de rancœurs obscures ? Qu’avons-nous obtenu avec les violences sécessionnistes, celles des mulélistes, celles enfin de l’AFDL ? Des catastrophes ! La répétition de ces catastrophes a été accompagnée chaque fois du renforcement des influences étrangères et de leurs intérêts. Le recours à la lutte armée ne garantit rien. Mais il n’y a pas que chez-nous. Regardez le Soudan, l’Angola, le Rwanda, l’Ouganda, etc. Les phénomènes de déstabilisation peuvent durer sur deux ou trois générations !
Souvent sans rien donner. Ne sommes-nous pas d’ailleurs victimes de crises mal résolues de nos voisins en Ituri et dans les deux Kivu ? C’est en ce moment où tout le monde nous méprise, nous croit définitivement « incapables », désorientés, qu’il faut trouver des formes d’action intelligentes et bien appropriées. On peut surprendre beaucoup par des moyens simples mais efficaces !
Vous êtes décidemment pour la non-violence !
Philippe Kabongo Mbaya : Pas comme une philosophie politique obligatoire, applicable partout et en tout temps. Aujourd’hui, il est vrai, inciter à la violence me parait illusoire, voire irresponsable et criminel ; cela figerait le pays dans l’impasse. Imaginez un seul instant que, comme à l’Est, trois autres foyers de chaos et d’instabilité s’ouvrent, l’un en Equateur, l’autre au Kasaï, le troisième dans le Bas-Congo : qui profiterait de ce désordre généralisé ?
Déjà avec un Etat moribond actuel, le Congo est pillé au vu et au su de tout le monde par des prédateurs de toutes les origines, imaginez donc l’aubaine que ce serait avec une généralisation de foyers d’anomie et de forces centrifuges… !
Imaginez tous les vautours qui s’abattraient sur cette dépouille de pays ? Avoir cette préoccupation à l’esprit ne signifie pas se résigner à l’état présent des choses, caractérisée par une insécurité qui serait « acceptable ».
(à suivre…)


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