Brest: Jack Lang "La piraterie maritime coûte 12 milliards d'euros"
Par Freddy Mulongo, mercredi 18 mai 2011 à 15:14 :: radio :: #1458 :: rss
Brest, vendredi 13 mai 2011, Freddy Mulongo et Jack Lang, homme politique français, chargé de mission à l'ONU pour lutter contre la piraterie maritime. Photo Réveil-FM
Le transport maritime constitue aujourd’hui un vecteur majeur du commerce international puisque 97 % des biens de consommations et des matières premières sont acheminés par mer. Dans une recherche de gain de temps, il permet d’acheminer d’immenses quantités tout en limitant les arrêts aux frontières. Mais parallèlement, il induit une remise en cause de la frontière en tant que ligne physique contrôlable, donc une plus grande vulnérabilité. Car si l’espace maritime (entendu ici comme la haute mer, c’est-à-dire ne relevant pas de la juridiction d’un État) constitue un espace déterritorialisé qui échappe à l’appropriation de l’homme, le manque de législation et la difficulté à le contrôler favorise aussi l’insécurité.
La force de la piraterie, c’est justement d’exister là où aucune autorité unifiée ne peut assurer la sécurité. Mais la piraterie moderne dépasse ce cadre spatial pour se manifester également dans les eaux relevant de la souveraineté d’États incapables de la faire respecter. Si le lieu est différent, la logique fondamentale reste la même : la piraterie profite de l’absence d’autorité régulatrice unifiée. Appliqué à la Somalie, ce déficit d’autorité est incontestablement le premier élément qui rend ses eaux territoriales facilement accessibles.
À cela s’ajoute la géographie. La piraterie maritime ne peut exister dans une région donnée si elle ne bénéficie pas d’une configuration géographique particulière. Pour qu’il y ait piraterie, il faut d’abord une route commerciale maritime, mais il faut ensuite que cette route transite dans une zone maritime accessible aux pirates. La Somalie remplie parfaitement ces deux conditions puisque du Golfe d’Aden aux côtes tournées vers l’Océan Indien, les pirates disposent d’une ressource dense et proche. Au nord, les côtes du Somaliland et du Puntland font face au Golfe d’Aden. Cette portion des eaux somaliennes présente un avantage majeur pour la piraterie puisqu’elle n’est qu’à 280 kilomètres en moyenne des côtes du Yémen. Autant dire que l’étroitesse du golfe combinée au nombre important de bateaux qui y transitent chaque années ⎯ environ 16 000 ⎯ font de cette zone un véritable vivier pour les pirates. Il n’est alors pas étonnant de voir que la majeure partie des attaques qui ont eu lieu en 2008 se sont déroulées dans le Golfe d’Aden. Au 30 septembre 2008, le Bureau maritime international comptabilisait ainsi 51 actes de piraterie réussis dans le Golfe d’Aden contre 12 dans le reste des eaux somaliennes.
Pour faire une analogie avec le concept géopolitique d’État-pivôt, le Puntland pourrait alors être présenté comme un territoire-pivôt. Un État-pivôt caractérise un État qui, à l’image de la Turquie ou l’Afrique du Sud, est situé à la jonction de deux espaces stratégiques. Son contrôle permettrait ainsi de contrôler ces espaces ou au contraire de les verrouiller. Qu’en est-il du Puntland ? Donnant à l’Ouest sur le Golfe d’Aden, il permet de contrôler l’accès à la Mer Rouge et, de là, le Canal de Suez et la Méditerranée. À l’Est et au Sud, il donne sur l’Océan Indien, donc sur la route vers l’Asie et vers le Cap de Bonne-Espérance. En utilisant le Puntland comme sa base de départ, la piraterie somalienne semble ainsi s’appuyer sur un territoire-pivôt qui lui permet d’accéder facilement à des espaces maritimes d’importance stratégique majeure.
Comme le transport maritime, la piraterie maritime semble être une des nombreuses facettes du processus de mondialisation. Donnant sur une importante route commerciale maritime, les côtes somaliennes font face à des mouvements mondialisés de richesse à l’origine d’un choc symbolique avec l’extrême pauvreté de ce pays exclus de la mondialisation. Cette mondialisation visible et accessible semble ainsi être une des dynamiques majeures à l’origine de la piraterie maritime en Somalie.
Une quatrième lecture de la piraterie somalienne consiste à l’interpréter par un modèle culturel. D’approche culturaliste, ce modèle issu de l’anthropologie considère que la culture détermine les comportements des individus. En postulant ce déterminisme culturel, ce courant s’inscrit clairement dans une représentation holiste du social. S’il semble clair que l’absence d’autorité étatique, la pauvreté et la proximité de navires forment des leviers essentiels de la piraterie, ils ne peuvent expliquer à eux seuls le basculement dans la criminalité.
Si la piraterie existe, c’est aussi parce qu’elle n’est pas vue par la population somalienne comme un mal frappé du sceau de l’illégitimité. Il suffit de voire le prestige entourant certains pirates pour s’en convaincre. Aussi la piraterie pourrait-elle être en partie déterminée par des traits culturels spécifiquement somaliens qui donnent sens aux actions des pirates.
Le premier élément culturel renvoie à l’organisation de la société somalienne. La vieille tradition pastorale (le pastoralisme est un type d’agriculture qui se base sur un troupeau de ruminants et un éleveur qui sont en constant déplacement au gré des transhumances) somalienne basée sur le pillage et les razzias de troupeaux que menaient ces « nomades guerriers », pour reprendre les termes de Günther Schlee semble avoir une influence sur la manière dont les individus se représentent le processus d’attribution et d’allocation des ressources. Cette tradition, ajoutée au fait qu’environ 50 % des Somaliens pratiquent encore une agriculture pastorale, peut très bien être transposée à la piraterie.
Le système clanique joue également une influence. Il existe en Somalie cinq grands clans associés à des territoires et des groupes politiques, et dont la reproduction est assurée par un lignage patrilinéaire. Dans le prolongement de la thèse d’un pastoralisme violent, Gérard Prunier considère que « la violence est un fait inséparable de la vie des groupes segmentaires » car ces derniers sont en concurrence constante dans le partage des postes et des ressources de pouvoir. Mais ce n’est pas cet aspect qui nous intéresse le plus directement. En effet, le fait est que les pirates du Puntland, comme le Président somalien Abdullahi Yusuf Ahmed, sont issus du clan Darod. Un expert cité par le rapport de Chatam House considère d’ailleurs que « l’argent va à Yusuf comme geste de respect envers un leader politique ».
Le dernier élément culturel vient poursuivre les deux précédents et pose de manière plus hypothétique la question de la piraterie comme criminalisation du politique. Ce modèle interprétatif de la violence, et plus généralement des guerres civiles, est un thème désormais récurrent de la science politique africaine. Chez Mary Kaldor par exemple, l’économie des nouvelles guerres est basée sur le pillage et la prédation que mènent les chefs de guerre pour financer leurs activités. Comme les diamants au Libéria, en Sierra Léone ou en République Démocratique du Congo (ex-Zaïre), ou comme le pétrole au Sud-Soudan, la piraterie serait ainsi une ressource de pouvoir que veulent s’accaparer par la violence aussi bien le politique régulier (détenteur du pouvoir) que le politique irrégulier (rebelle en concurrence avec le politique régulier).
Cette criminalisation du politique s’expliquerait par le fait que le pouvoir repose sur des réseaux d’autorité s’appuyant sur une vieille pratique culturelle de redistribution des ressources sur une base patrimonialiste. Des soupçons pèsent notamment sur le Puntland qui, pour assurer sa viabilité économique, trouverait dans la piraterie un moyen de financement fort utile. On pourrait aussi réfléchir sur une coopération possible entre l’Union des tribunaux islamiques et les pirates. Chercheur à l’Université de Montréal, Djibril Diop avance ainsi qu’ « une partie de cette somme colossale [les rançons obtenus par les pirates] est recyclée pour le financement de la guerre qui oppose le gouvernement intérimaire et les insurgés islamistes ».
Toujours est-il que cette hypothèse ne résiste pas longtemps aux faits. Ainsi dans la période durant laquelle ils ont tenu la région de Mogadiscio ⎯ d’où venait alors la majeure partie de la piraterie somalienne ⎯, l’Union des tribunaux islamiques a pris le contrôle de Hobyo et Xaradheere, deux ports utilisés jusque-là par les pirates.
Avec 8 attaques en 2006 contre 19 en 2005 et 26 en 2007 sur la façade Est de la Somalie ⎯ nous excluons donc le Golde d’Aden ⎯, les statistiques révèlent bien une baisse des actes de piraterie en 2006. Ajouté au fait que ces ports se soient redynamisés autour d’une activité de piraterie après que les islamistes aient été chassés par les forces éthiopiennes, ces éléments confirment l’influence qu’a eu l’Union des tribunaux islamiques sur le recul de la piraterie. Moralement, toutes activités criminelles est d’ailleurs bannie par ce mouvement, à l’image de la lutte des Taliban contre la culture du pavôt.
On pourrait objecter, bien sûr, que la morale pèse peu dès lors qu’un groupe peut tirer des avantages d’une activité criminelle. Mais là aussi, l’hypothèse ne résiste pas aux faits car la piraterie n’est pas en adéquation avec les intérêts des islamistes. D’abord parce qu’elle représente une source de revenue potentielle pour son ennemi, le Gouvernement fédéral de transition, ensuite parce qu’elle tend à entériner le détachement du Puntland ⎯ d’où viennent maintenant la majeure partie des attaques ⎯, ce contre quoi les Islamistes luttent au profit d’un projet de constitution d’un ensemble territorial réunissant l’ensemble des peuples somali. Enfin, rappelons que les islamistes, contrairement au Président somalien Abdullahi Yusuf Ahmed, ne viennent pas du même clan que celui des pirates du Puntland, accentuant encore les antagonismes.
En d’autres termes, l’appât du gain ne devient-il pas le seul horizon d’action de ces groupes. Ce questionnement est central dans l’analyse de Paul Collier, pour qui les groupes rebelles ne sont finalement que des groupes criminels organisés. Ce questionnement ⎯ dont il est encore tôt pour apporter une réponse définitive ⎯ mérite d’être posé dès lors que l’on prend en compte le développement d’une filière véritable économique de la piraterie et l’enrichissement récent de certain groupe de pirates.
À terme, on pourrait d’ailleurs aller vers une autonomisation de certain groupe de pirates aussi bien en ce qui concerne l’organisation que l’objectif, celui-ci devenant simplement de s’enrichir par des actes criminels.


Commentaires
1. Le jeudi 19 mai 2011 à 03:01, par Gaston Médard
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