Jimmy Cliff, le sorcier reggae, ouvrira le Montreux Jazz Festival en Suisse
Par Freddy Mulongo, jeudi 9 juin 2011 à 14:31 :: radio :: #1505 :: rss
Jimmy Cliff, 63 ans, le sorcier du reggae
Montreux Jazz Festival par reveil-fm
Seul artiste congolais à s'être produit à Montreux, Koffi Olomide en 2008 avec Africando, non pas dans la salle mythique Mille Davis mais en plein air.
En mars dernier, le reggae man de 63 ans a fait le détour par Bâle, en plein carnaval, pour évoquer son concert d’ouverture au MJF, le 1er juillet prochain. Le natif de Saint James, au nord-ouest de la Jamaïque, a goûté du monde tous les folklores. Depuis l’Angleterre, qu’il rejoignit en 1964, il a incarné l’invasion reggae en musique comme au cinéma, via son premier rôle dans le film culte The Harder They Come, en 1972. «Roots» à l’origine (ses titres Many Rivers to Cross, Vietnam, You Can Get it if you Really Want), sa musique a ensuite encouragé le métissage pop, jusqu’aux grands tubes des années 80 et 90, Reggae Night et I Can See Clearly Now.
Vous avez joué à Montreux en 1980 et en 1982. Que vous inspire le fait d’y revenir presque trente ans plus tard?
Jimmy Cliff: Je suis ravi. Le festival a évolué avec le jazz, en s’ouvrant à d’autres influences. Miles Davis fut à ce titre un innovateur, malgré les reproches des puristes. On m’a asséné les mêmes critiques: le fait de franchir les barrières, d’aller voir dans le champ du voisin, etc. Bêtises! Le reggae se modifie au contact de son environnement, mais reste du reggae. La façon dont Led Zeppelin jouait du rock’n’roll n’avait pas grand-chose à voir avec Chuck Berry, mais c’était toujours du rock’n’roll!
Vous avez quitté très jeune la Jamaïque pour l’Angleterre. Puis vous avez mené en nomade votre carrière. L’envie de chanter a-t-elle toujours été liée au besoin de voyager?
Jimmy Cliff: Oui. Je me souviens, tout gamin, je partais avec mon cousin m’occuper de nos vaches et de nos chèvres. On emportait une carte du monde et je lui disais: «Regarde, j’irai là, et là, et là…» Et il riait, évidemment! Dans mon subconscient j’ai toujours voulu découvrir le monde. J’y suis parvenu.
Votre premier vol en avion, c’était grâce à la musique?
Jimmy Cliff: Oui, après quelques hits en Jamaïque, on m’avait organisé des concerts dans les Caraïbes. Wouah! Grimper dans un avion était alors toute une aventure. Je me souviens m’y être assis et me dire: «Ça y est!»
Était-ce un sentiment aussi fort que celui ressenti lorsque, cinquante ans plus tard, vous entrez au Rock’n’roll Hall of Fame, le musée et «panthéon du rock» américain?
Jimmy Cliff: Non. Ma musique, c’est mon âme. Les honneurs, c’est agréable, mais ils n’ont jamais recréé le plaisir ressenti le jour où j’ai entendu ma première chanson à la radio. Accéder au Hall of Fame en 2010, en revanche, m’a poussé à me souvenir du voyage. A contempler le chemin parcouru et les gens qui ont cru en moi, principalement ma grand-mère. Je pensais: «J’aimerais bien que tu sois là pour me voir aujourd’hui.»
Vous comptez au rang des deux artistes vivants honorés de l’Ordre du Mérite jamaïcain. Vous sentez-vous ambassadeur de ce pays?
Jimmy Cliff: Un peu. Mais je suis surtout fier du grade de docteur honoris causa que j’ai reçu de l’Université des Indes occidentales. C’est une institution vénérable que j’aurais voulu fréquenter, mais je n’avais pas les moyens. Je voulais étudier la chimie.
Connaît-on bien la Jamaïque, vu de Suisse?
Jimmy Cliff: Il y a beaucoup de clichés. Avant, le reggae, c’était «rhum, soleil et noix de coco»! Aujourd’hui, c’est la marijuana! Comme pour votre chocolat (rire.) On peut interpréter le reggae autant comme une bénédiction qu’une malédiction: il occulte beaucoup des facettes de la Jamaïque, comme ses réussites dans le sport, la littérature, la médecine, les sciences – beaucoup de jeunes chimistes jamaïcains travaillent à la NASA.
Vous débarquez en Angleterre au début de l’explosion pop, en 1964. Quelle image en gardez-vous?
Jimmy Cliff: Celle d’une époque folle. Les Stones, les Beatles, les groupes se motivaient les uns les autres. J’avais 16 ans et l’espoir de les dépasser tous! (rire.) J’y ai hélas aussi rencontré le racisme, le brutal, comme lorsque ma propriétaire a découvert que j’étais Noir. Chris Blackwell (ndlr: fameux producteur britannique) avait loué l’appartement pour moi. Quand la proprio m’a vu, elle m’a donné vingt-quatre heures pour dégager. «Nous ne louons pas aux Noirs!» Ça, je l’ai même lu sur des panneaux aux portes de maisons londoniennes.
Vous affranchir des genres avec votre reggae «pop», était-ce une façon consciente de combattre le racisme?
Jimmy Cliff: Non, c’était simplement logique pour moi de mélanger les saveurs. En dehors du ska, les Jamaïcains écoutaient dans les années 60 beaucoup de pop anglo-saxonne. Ma façon de jouer le reggae plaisait et je ne me suis pas posé plus de questions. En Europe, mes musiciens étaient tous Blancs. Mais, là encore, ce n’était pas par volonté consciente.
Jimmy Cliff: Cat Stevens. Travailler avec lui sur la chanson Wild World (ndlr: étonnamment, la version de Jimmy Cliff est sortie quelques mois avant l’originale de Stevens, en 1970) m’a aidé à atteindre un niveau supérieur, vers un plus large public. Il m’a aussi aidé à me découvrir en tant que musulman, alors que lui-même n’était pas encore converti à l’islam. Bruce Springsteen fut aussi une grande aide, avec sa version de Trapped durant sa tournée de 1981. Et puis Joe Strummer, bien sûr. Il a chanté peu avant sa mort sur mon album Black Magic. Il m’a rappelé à quel point le reggae avait influencé The Clash.


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