J-11: "La Grande marche Paris-Bruxelles doit avoir pour finalité l'action judiciaire contre le viol de femmes congolaises et non politique" dixit le Pasteur Philippe Kabongo Mbaya
Par Freddy Mulongo, dimanche 19 juin 2011 à 09:29 :: radio :: #1539 :: rss

L'affiche officielle de la marche Paris -Bruxelles 309 km, AJES-Ni Putes, Ni Soumises
Le pasteur Philippe Kabongo Mbaya. Photo Réveil-FM, archives
Le Roi Albert II et la Reine Paola ont été à Kinshasa pour les festivités du cinquantenaire de la République démocratique du Congo, alors que Floribert Chebeya ex-président de la Voix de sans Voix était assassiné. Le couple royal n'a jamais protesté contre cet odieux assassinat. Les bijoux en diamants offerts par Joseph Kabila à la Reine Paola n'ont jamais été restitués à la République démocratique du Congo, pays très endetté. Patrice Emery Lumumba, le Héros national n'a toujours pas de tombe, ni de procès pour son assassinat pourtant ses dents se baladent en Belgique ! La crainte serait aussi que le mémo se termine dans l'un des nombreux tiroirs du 6ème Roi des Belges. Philippe Kabongo Mbaya, pasteur de l'Eglise Réformée de France, ami des Résistants-Patriotes-Combattants, est de ceux qui estiment que le judiciaire doit être privilégié au détriment du politique.
Réveil-FM: Vous êtes proche des combattants dans la diaspora congolaise. Que pensez-vous du combat contre les viols de femmes et de l’initiative de l’Association des Journalistes de l'Espace Schengen (AJES) et de ses partenaires qui organisent une importante marche du 30 juin au 14 juillet prochain sur cette situation ?
Philippe Kabongo Mbaya : Vous m’avez déjà donné l’occasion de me prononcer sur ces viols. Je répète que cette abomination est quelque chose qui dépasse le combat féministe, l’indignation morale, le scandale politique. Je soutiens cette initiative de la marche et reste tout à fait disposé à y apporter ma part de contribution et de participation. Mais, il faut bien distinguer les niveaux d’action et clarifier ce que nous cherchons à atteindre.
Réveil-FM: Les buts de la Marche ne vous paraissent pas clairs ?
Philippe Kabongo Mbaya:Si nous faisons de la marche l’occasion d’une riposte politique ou féministe à cette situation intolérable, nous n’aurons ciblé qu’une dimension du problème. Si nous donnons à cette Marche une perspective judiciaire, là aussi nous n’aurons visé qu’un aspect du dossier ; un aspect majeur certes, mais qu’il faut considérer dans toute la globalité de ce qui arrive à notre pays.
Cette perspective juridique et judiciaire du problème est cruciale. Elle permet à nos réactions de voir beaucoup plus loin que le côté humanitaire, émotionnel, le problème de l’injustice entre hommes et femmes , de l’ « identité » sexuelle, ce que l’on appelle « genre » ou gender en anglais.
La Marche ne doit pas être instrumentalisée ; elle est, à mon humble avis, une mobilisation plus globale et doit rester dans cette logique. Dans ce sens-là, si nous voulons qu’elle soit efficace et dynamique, elle ne peut pas ne pas être fédératrice. Son moteur c’est cette synergie même. Cela demande une intelligence bien claire des tenants et des aboutissants du dossier, y compris dans ce qui peut apparaitre comme du détail.
Réveil-FM: C’est-à-dire… ?
Philippe Kabongo Mbaya: Je vais prendre deux exemples. Maitre Hamuli RETY, que nous avez interrogé sur ce dossier a été d’une clairvoyance qui m’a plu, aussi bien dans son domaine de compétence que sur l’organisation ou la conception de la Marche. Pourquoi de Paris à Bruxelles, au lieu de Bruxelles à Paris ?
Pour les congolais qui se battent en faveur du changement, il y a d’un côté, le symbole du 30 juin, date de notre Indépendance et, de l’autre, le symbole de la Prise de la Bastille, qui n’est pas seulement la fête nationale française, mais rappelle la Révolution française dont les humanistes comme les révolutionnaires du monde entier se réclament.
Maitre Hamuli RETY, ancien avocat au tribunal pénal d'Arusha a indiqué la venue à Paris dans cette période-là du potentat rwandais, Paul KAGAME. Les remarques de ce juriste m’ont frappé. Elles sont symboliquement, médiatiquement et politiquement pertinentes.
Elles contribuent à donner du sens à la Marche. Ce qu’il a dit concernant la création d’un Tribunal Pénal International pour le Congo (RDC) sur les crimes dont nous parlons, l’inefficacité et l’ambiguïté du projet d’une juridiction mixte au Congo même, la tendance actuelle qui consiste ne pas poursuivre les responsables politiques africains qui sont aux affaires dans leurs pays, etc. , tout cela témoigne d’une une perspicacité politique pointue, associée à une expertise technique tout à fait remarquable.
On aurait pu donner à cette Marche une ampleur telle que ces questions n’échappent pas à l’esprit des congolais, de leurs amis qui sont avant tout les amis de l’Homme partout où il est traqué, avili, massacré.
La conception de cette Marche n’est pas parfaite, nous allons bien sûr faire avec les moyens et les talents disponibles. Mais j’aimerais tout de même indiquer que certaines choses gagneraient à être bien reprises, dès maintenant, afin de les modifier, de les améliorer.
Je n’ai pas de compétence dans l’articulation des plans logistiques, le suivi médical, la maîtrise des étapes d’hébergement et de restauration, etc.
En revanche, sur le symbole même de cette Marche en tant qu’événement médiatique et politique, il faut que nous soyons bien ensemble au diapason.
Que chacun-e comprenne bien ce qui est en jeu. Dans ce domaine, la désinvolture, l’absence de rigueur, sont impardonnables !
Je pèse bien mes mots en disant cela.
Réveil-FM: Où voulez-vous en venir ? Pouvez-vous dire ce qui n’est pas clair dans la visée médiatique et les objectifs politiques de la Marche ?
Philippe Kabongo Mbaya: J’ai déjà dit mon accord complet avec la signification juridique et judiciaire de cette initiative. Nous avons des juristes et les organisations compétentes qui peuvent aider à ce que ce volet crucial et essentiel de la mobilisation soit bien mené et que le combat soit porté dans la durée afin que les responsables des viols et des crimes de guerre dans notre pays ne vivent pas indéfiniment dans une sorte de grâce de l’impunité.
C’est très douloureux de voir que ceux qui devraient être à la Haye mènent une vie tranquille et continuent de piller le Congo, tandis que certains sont contraints de payer de leur liberté et de leur vie à la suite des procédures et des jugements largement contestables !
La Marche a pour but principal de déposer une plainte près des cours et tribunaux qui ont en la matière la compétence universelle.
Cette démarche judiciaire s’inscrit dans le contexte politique et sécuritaire du Congo. Il faut pour cela que la Communauté internationale soit prise à témoin.
Dans la mesure où, il y cinq ans, l’Union européenne s’était fortement investie dans l’effort de la stabilisation de notre pays, en finançant notamment les élections de 2006, il est normal et important que cette instance européenne soit interpellée et non seulement citée comme témoin.
Dans le même ordre d’idée, les différents gouvernements occidentaux devraient être informés de cette démarche.
Mais, j’ai entendu dire que la Marche aura comme point d’orgue la remise d’un texte de protestation à ALBERT II, le Roi des Belges.
Je ne comprends ni ne peux accepter ce recours à un monarque étranger ! Le roi des belges n’est pas le chef du gouvernement belge. Rien ne justifie l’initiative consistant à lui remettre cette protestation. Ni protocolairement ni symboliquement. Cet acte est même politiquement dangereux !
Car ce geste véhiculera un message : c’est-à-dire dans le chaos actuel du Congo, les congolais ont la nostalgie de la Belgique royale ; ils réclament le secours de la royauté coloniale !
Est-ce soutenable ? A qui les femmes violées et nos populations martyrisées ont-elles donné mandat dans cet esprit de recolonisation et d’aliénation paternaliste ?
Réveil-FM: Pas de mémo donc à Albert II, Roi des Belges ?
Philippe Kabongo Mbaya: Lors de la visite d’ALBERT II à Kinshasa en juin de l’année dernière, les journalistes belges avaient relevé avec empressement les propos de quelques badauds regrettant le temps colonial. Or ces paroles sont à considérer dans leur juste contexte, c’est-à-dire le désarroi collectif qui accable les populations, les incertitudes et les malheurs individuels qui sont sans nombre.
Que des pauvres concitoyens sans informations, sans aucune prise sur le destin du Congo parlent avec cette naïveté, on peut comprendre. A condition de décrypter correctement ce qu’ils expriment en réalité.
En revanche, personne ne peut accepter que les activistes et les médiateurs d’opinion posent des gestes ou livrent des messages ambigus sur un sujet aussi sensible, touchant au comportement presqu’instinctif que chacun devrait garder quant à la souveraineté nationale. Ce n’est pas de l’orgueil mal placé ou exagéré.
Il faut savoir se poser de bonnes questions : pourquoi ALBERT II s’est-il rendu à Kinshasa malgré l’assassinat de Floribert CHEBEYA ? Comment un de bijou en diamant pur a-t-il pu être remis en cadeau à la Reine par le couple présidentiel à Kinshasa ?
Ces deux actes, de nature bien différente, ont été posés dans un même esprit : la certitude de l’impunité.
Le pouvoir à Kinshasa peut tuer un leader de renommée mondiale en matière de lutte pour les Droits de l’Homme ; il peut disposer à sa guise d’objets de valeur inestimable : personne ne lèvera le petit doigt… !
Ce n’est pas de la complaisance dont il faut accuser le Roi et les services royaux sur ces affaires, mais d’une certaine forme de complicité.
Puisque ce Roi n’a fait cas du meurtre de CHEBEYA, lui remettre un cahier de doléances sur les viols de femmes et les massacres de populations au Congo n’est pas un simple geste dérisoire, mais d’abord un manque de dignité pour nous-mêmes.
Réveil-FM: Quelle est donc votre conclusion ?
Philippe Kabongo Mbaya: Je le dis tout net : si la Marche devait avoir pour apothéose la prosternation devant le représentant de cette dynastie coloniale belge, je n’y contribuerais ni n’y participerais.
La Belgique a demandé pardon aux extrémistes tutsis au pouvoir à Kigali. Papa Simon KIMBANGU est mort comme un chien ; Patrice LUMUMBA n’a pas eu droit à une sépulture !
Je ne suis pas dans la rancœur historique ni entrain de ressasser le passé pour me dispenser de penser et d’agir en tenant compte des contraintes du présent.
Il y a un certain devoir de mémoire sans lequel rien ne peut être construit ni aujourd’hui ni demain. Le sentimentalisme et l’amnésie aboutissent parfois à des conduites dangereuses, voire coupables.
Toutes les fins ne justifient pas tous les moyens !
Le Congo : « Un holocauste oublié »… cette plainte est là. Suspendue
Entre nous, les colonisateurs d’hier et d’aujourd’hui ainsi que leurs collabo locaux. Certes, le devoir de mémoire appelle celui d’un certain oubli afin que l’avenir reste possible et ouvert. Oui. Mais les crimes et les massacres coloniaux auraient dû faire l’objet d’un processus de Justice, Vérité et Réconciliation entre le Royaume de Belgique et notre pays, avant de poser des actes symboliques de reconnaissance mutuelle et de fraternité humaniste. Ce défaut et manque rend compliqué et malsain les rapports qui devraient être d’une autre nature entre le Congo et la Belgique. Et c’est souvent à cause des aises, de la légèreté, que nous avons à l’égard de cette histoire.


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