Quel président pour quel Congo ? Vers un nouveau pa-radigme du changement au Congo-Kinshasa
Par Freddy Mulongo, mardi 6 décembre 2011 à 08:33 :: radio :: #1908 :: rss

J’ai dit précoce car une telle analyse ne saurait faire l’économie des différentes catégories en jeu, lesquelles ne peuvent se maîtriser pour le moment. Entre autres : les hommes concernés au premier plan (président de la CENI, président sortant, leaders de l’opposition), le peuple congolais (les dynamiques de la diaspora, les états-majors des partis politiques tant à l’étranger qu’au Congo même, le citoyen congolais de la ville comme de l’hinterland), les structures (l’appareil d’État supposé neutre, les associations locales et de la diaspora de la société civile, la presse sur toile dont l’efficacité se confirme de jour en jour, les réseaux sociaux sur Internet dont la cacophonie même est le gage d’un certain exercice de la démocratie), le processus électoral comme tel (les prescrits, les applications, la prévention et la gestion des crises le cas échéant), les cours et tribunaux (les plaintes enregistrées, les enquêtes diligentées, les jugements rendus)… La célérité des événements me contraint à proposer ci-après moins des réponses définitives que des interrogations qui se doivent poser en la circonstance.
La question directrice de mon propos est : quel président pour quel Congo en cette fin de l’année 2011 ? Mon horizon se profile en termes de nouveau paradigme du changement au Congo-Kinshasa. Regarder de plus près ce qu’il en fut des candidats et ce qu’il en sera du prochain président du Congo-Kinshasa m’y conforte, ainsi qu’on va le voir.
Des candidats
Le candidat sortant :
1. Un des principes de la démocratie concernant le candidat sortant est l’alternance politique. Ce principe prévient l’aphorisme suivant lequel le pouvoir corrompt. En effet en politique plus qu’ailleurs, personne ne peut être indéfiniment à la hauteur des défis constamment renouvelés. L’alternance devient alors un exercice de bonne santé démocratique pour un pays.
2. Un autre principe démocratique concernant le candidat sortant, c’est le droit de bi-lan que se réverse l’électorat. Ce droit restitue au souverain primaire ses prérogatives élémentaires : vérifier la compétence des dirigeants en poste et donner son verdict qui ne devrait pas être contesté. Comme on peut le supputer, la confiance du peuple lui sera renouvelée ou non suivant les écarts proportionnels entre le droit de bilan du peuple et le bilan effectif du candidat sortant.
3. Du fait de l’alternance politique et du droit de bilan du peuple, tout candidat sor-tant doit s’attendre logiquement à subir le vote-sanction et se préparer en consé-quence. Aussi est-il sommé plus que quiconque de convaincre d’être digne à nou-veau de la confiance du peuple. En cas de vote-sanction, le verdict des urnes le somme alors à refaire ses devoirs dans l’opposition avant de songer à solliciter de nouveau la confiance perdue du peuple souverain.
4. Du point de vue des principes donc, le candidat sortant est comptable plus qu’aucun autre de l’exigence d’excellence. Dans sa situation, l’excellence comporte une double valence : en prévision de sa candidature, il devait se renouveler constamment pour s’ajuster aux enjeux toujours nouveaux pendant sa présidence ; en tant que candidat sortant, il est tenu plus que personne d’autre de ne pas succomber à la tentation de l’illégalité (falsification démagogique de son bilan, achat des complicités dans l’opinion publique, abus des pouvoirs pour arriver à ses fins, contournement de la loi électorale à un niveau ou un autre…).
5. Le candidat sortant Joseph Kabila a-t-il convaincu par son bilan ? S’est-il comporté comme digne de bénéficier de nouveau la confiance du peuple congolais ? A-t-il échappé à la tentation de l’illégalité pendant la campagne électorale ?
6. À ces interrogations s’ajoute une autre, cruciale parce qu’elle constitue le test ul-time de son excellence en ce que président et candidat : le candidat sortant J. Kabila est-il prêt à respecter le verdict des urnes et à quitter le pouvoir la tête haute ?
Les autres candidats :
1. Ainsi que le candidat sortant, tout candidat à l’élection présidentielle est soumis à l’exigence d’excellence. Néanmoins, l’excellence quant aux autres candidats ne se limite pas à convaincre de leur compétence à accéder au poste convoité ou à ne pas succomber à la tentation de l’illégalité.
2. Convaincre d’être digne de devenir chef de l’État pour tout autre candidat que le candidat sortant, c’est aussi honorer le devoir de résistance à toute velléité d’illégalité entourant les élections. Quant à la commission électorale, citons les tâ-tonnements calculés ou non, les mesures dilatoires forcément iniques pour l’un ou l’autre parti en lice, les irrégularités constatées sur le terrain de l’ouverture offi-cielle de la campagne à la proclamation des résultats.
3. Convaincre, c’est mêmement faire montre de son courage personnel face aux illé-galités venant du pouvoir sortant le cas échéant. Ce sont entre autres, des coups bas prévisibles, des tentatives de corruption, les intimidations via la répression, le risque permanent d’assassinat politique. Ce devoir de courage doit s’accompagner toutefois d’une évidente capacité d’organisation pour échapper aux pièges inéluc-tables, ne pas céder aux provocations verbales ou de toute autre nature, ne pas se laisser atteindre dans son intégrité morale et physique tout simplement.
4. Convaincre pour un candidat, c’est finalement s’en tenir soi-même et aussi scru-puleusement que possible au prescrit de la loi. Notamment la résistance, en dépit de la disproportion des moyens à la disposition des candidats, à la tentation de la corruption camouflée en dons des particuliers fortunés, des pays étrangers ou des multinationales intéressées au Congo. Pour ne rien dire de la tentation du discours facile sous forme de diffamation à l’endroit de ses adversaires ou de la démagogie envers les électeurs, par exemple.
5. Cela étant, quel candidat à la présidentielle congolaise 2011 a convaincu de repré-senter une alternative viable au pouvoir sortant (par ses analyses de la situation et la cohérence de ses promesses de changement) ? A-t-il su résister à la tentation de l’illégalité multiforme, fût-elle le fait d’un tiers à l’origine ? Est-il prêt à reconnaî-tre le verdict des urnes, quel qu’il soit, sous réserve de se pourvoir en recours légaux ?
Le prochain président de la république
Le prochain chef de l’État du Congo-Kinshasa doit avoir d’ores et déjà une vision claire de sa fonction. Pour ce faire, il devrait à tout le moins savoir que :
1. Rien ni personne ne peut s’identifier à la nation, que ce soit le parti politique vainqueur aux élections ou son idéologie politique si généreuse se veuille-t-elle, un programme politique quelle que soit la hauteur de ses ambitions ou une institu-tion républicaine peu importe l’importance des pouvoirs qui sont les siens, pas plus qu’une personnalité politique fût-elle la plus charismatique qui soit. Dans l’État, c’est la nation et la nation seule qui gouverne par ses mandataires élus ou nommés. Tout pouvoir républicain, celui du chef de l’État en premier, est un pou-voir temporaire qui doit s’exercer pour le plus haut intérêt de la nation.
2. L’élection n’est pas un aboutissement mais un outil démocratique en vue d’autre chose. Le but de l’élection du président de la république est le service publique au sommet. La personne du chef de l’État n’est donc pas ce qui compte le plus, mais l’exercice légal des fonctions qui y sont attachées. Ainsi, on n’est pas président pour régner sur la république, mais pour servir la nation qui se trouve au début et à la fin de tout pouvoir d’État.
3. Le chef de l’État est constitutionnellement le président de tout le monde et doit agir en conséquence. Le fait qu’il vienne d’une formation ou d’une famille politi-que n’y change rien. D’un côté, il a charge de l’État qui organise la nation au-dessus des partis et des familles politiques ; d’un autre côté, il garantie le projet de société que s’est donné la nation dans la constitution. De sorte qu’il est tenu plus que tout autre d’être au-dessus de la mêlée, non pas pour arbitrer au-dessus de la loi mais bien pour garantir le droit du plus petit à son plus haut degré.
4. Le chef de l’État est comptable de la nation au plus haut point. De sorte que, bien que constitutionnellement au-dessus de la mêlée, ses pouvoirs restent étroitement surveillés par toutes les voies légales. Le moindre de ses faits et gestes seront scrutés à la loupe au regard de l’exigence d’excellence qui lui incombe plus qu’à aucun autre citoyen. Son immunité même ne le soustrait pas à la sanction popu-laire via le parlement, la presse libre, les associations et corporations ainsi que toutes autres initiatives citoyennes de contestation dans les limites de la loi, en at-tendant la prochaine échéance électorale.
Le prochain de chef de l’État au Congo-Kinshasa doit aussi avoir une vision précise des enjeux immédiats dont il doit relever le défi de la meilleure façon qui soit et dans les meilleurs délais possibles. Compte tenu de l’intérêt supérieur de la nation, cette vision implique au moins trois éléments que voici :
1. Le choix des hommes et les femmes appelés à former l’équipe dirigeante. Tout nouveau chef de l’État éprouve la tentation légitime de récompenser ses amis et/ou alliés politiques par des nominations de complaisance. Dans la mesure où il est lui-même comptable de la nation et compte tenu du haut intérêt de celle-ci qui doit le guider, son choix devrait transcender les seuls critères partisans. Aussi la compétence et l’intégrité morale longtemps sacrifiées au Congo ne seront-elles pas de trop parmi les critères de nomination si on veut faire le moindrement chan-gement. J’insiste : la plus petite défaillance d’un seul membre de l’équipe entou-rant le chef sera imputable au moins en droit (la loi) du moins en éthique (l’excellence) à ce dernier.
2. Le choix des moyens susceptibles de concrétiser le changement. Dans un pays de quasi non-État comme le Congo-Kinshasa de 2011, le premier de ces moyens se-rait l’établissement de l’état des lieux du pays. Déroger à cet exercice liminaire, c’est courir le risque non seulement de passer à côté du mal à soigner faute de diagnostic préalable et juste, mais aussi de rééditer les mêmes travers consistant en des proclamations péremptoires et prétendument révolutionnaires qui, parce que mal comprises par exemple, manquent rarement de faire autoritaires au mieux, abusives au pire. Dans un cas comme dans l’autre, le nouveau chef de l’État briserait si peu soit-il le lien de confiance avec le peuple. Aussi vais-je me risquer à lui proposer en complément trois moyens d’action que voici : (a) la défi-nition concertée, l’établissement d’un ordre de priorité consensuel et la mise en place progressive des réformes nécessaires ; (b) la réhabilitation des instruments de la souveraineté nationale comme les services d’ordre et d’autodéfense, la mon-naie, les cours et tribunaux, etc. ; (c) la restauration du contrôle du pouvoir à tous les niveaux par les voies structurelles (parlement, pouvoir judiciaire indépendant, presse libre, organisations de la société civile…) et techniques (audit régulier, dé-bat libre à tous les niveaux, publications officielles…), le tout au nom du principe de transparence dans la gestion des affaires publiques.
3. La diplomatie de choc. Faire face aux nombreuses urgences du Congo d’aujourd’hui, à commencer par la refondation de l’État de droit, implique une donnée des plus délicates. Il s’agit de ses partenaires traditionnels et nouveaux. Délicate, la donnée l’est pour peu qu’on ne perde pas de vue les appétits qu’a tou-jours suscités le Congo chez les prédateurs étrangers se présentant sous l’habit candide d’investisseurs ou de coopérants, ainsi que les récentes convoitises qu’il a attisées chez certains de ses voisins régionaux. Convaincre ce beau monde de la pertinence et de la légitimité de la nouvelle vision qu’on a du Congo, mais aussi de l’action qu’on entend entreprendre pour la concrétiser, n’est pas une mince af-faire car il s’agit ni plus ni moins de réaffirmer l’indépendance réelle, économique et politique, du pays. À défaut de mener à bon escient une telle démarche, le pro-chain pouvoir congolais court dès à présent l’énorme risque de donner soit dans une unilatéralité qui ne conduirait à rien dans un monde de plus en plus multilaté-ral sinon à la fabrique des héros qui n’en ont que le nom, soit tôt ou tard dans l’alignement forcé aux intérêts étrangers majoritairement responsables de la situa-tion actuelle du Congo au bas de l’échelle mondiale à pratiquement tous points de vue.
* Quel président pour quel Congo ? On me reprochera sans doute d’avoir parlé davantage du prochain président que du Congo de demain. Je ne m’en excuserai pas car toute pro-jection sur le Congo de demain passe inéluctablement par le prochain nouveau pouvoir. Par ailleurs, on n’a pas manqué de noter nombre des principes que je rappelle au prochain chef de l’État, en ce qu’autant de piliers avec lesquels bâtir ce Congo de demain.
Au demeurant et j’en conviens volontiers, les éléments de réflexion ci-dessus sont inter-calaires, comme en suspens entre la fin du comptage des voies exprimées au scrutin du 28 novembre dernier et la proclamation des résultats. Ce qui ne leur enlève pas leur droit de cité au moins au titre d’humble contribution aux débats en cours qui risquent fort d’être dominés par les passions des uns contre les autres au détriment de l’analyse si incomplète soit-elle dans les circonstances. Il me fallait avancer ici ces quelques idées à approfondir ailleurs qu’ici, j’entends bien, pour que le prochain chef de l’État au Congo-Kinshasa ne dise pas n’avoir rien su des choses essentielles à sa nouvelle position et dont certaines sont reprises ci-haut, quelque approximatives qu’elles puissent être. Il le fallait aussi parce que le changement souhaité par tous et pour lequel a été institué le principe d’alternance démocratique ne se contente pas du comptage des voix exprimées ni à la proclamation des résultats du scrutin ; nous nous devons d’inscrire le changement, sans délais, dans les idées susceptibles d’inspirer l’action. Il s’agit, de mon point de vue, de résister à l’erreur commise et maintes fois répétée au Congo-Kinshasa qui consiste à soumettre au pouvoir établi les précieuses ressources de l’intellect.
À quoi j’ajoute pour terminer que par sa modestie même, l’analyse qui se clôture porte une indication majeure : il se passe quelque chose au Congo-Kinshasa qui ressemble à l’émergence d’un nouveau paradigme du changement en Afrique noire. Ce paradigme, s’il en est, articule élection et révolution populaire d’une nouvelle eau.
Quant à l’élection présidentielle, personne de bon sens ne s’attendait à ce que celle de 2011 au Congo-Kinshasa déroge à la praxis de l’illégalité devenue la marque distinctive des chefs de l’État d’Afrique noire. C’est la révolution populaire que je qualifie de nouveau genre qui fait toute la différence, ici. Il n’y aura eu ni coup d’État civil ou militaire comme de cou-tume, ni nouveau dialogue inter-congolais ou conférence nationale en vue d’une énième transition, ni insurrection populaire à la manière du printemps arabe, ni une nouvelle guerre de libération sinon orchestrée du moins dirigée par tout autre que des Congolais. La révolution congolaise prend essor décisivement de la formidable conjonction des mouvements dressés contre le ras-le-bol ; leur caractéristique commune : l’intransigeance ; ses acteurs : des Congolais dont les plus « enragés » dans le sens de cette intransigeance se font appeler les combattants de la diaspora. La révolution en ques-tion s’est répercutée à l’échelle planétaire, le plus souvent en ordre dispersé, toujours dans le sens de l’intransigeance, via les organes congolais de presse par Internet ; ce qui finit par mettre en branle une synergie certaine entre individus agissant en solo et groupes plus ou moins organisés.
La révolution congolaise sans modèle trouvera finalement écho retentissant dans la conscience des Congolais de l’intérieur aux prises quotidiennement avec les affres du marasme institutionnalisé sous Joseph Kabila faute d’État de droit ; on a vu des citoyens du fin fond de la brousse congolaise se dresser héroïquement contre toute autorité, civil ou en uniforme, soupçonnée d’illégalité le jour du scrutin ; et ce sont eux qui ont nourri en retour les dynamiques de la diaspora d’informations le plus souvent crédibles (via téléphones cellulaires capable de filmer des documents et des scènes com-promettants), lesquelles seront à la base de nombre d’analyses allant dans le sens de la prévention de certaines irrégularités vécues le jour du scrutin.
Lomomba Emongo
3 décembre 2011


Commentaires
1. Le mardi 6 décembre 2011 à 11:08, par pasteur Jean Paul BWANA
2. Le mardi 6 décembre 2011 à 12:21, par etumba
3. Le mardi 6 décembre 2011 à 12:51, par Francesca
4. Le mardi 6 décembre 2011 à 16:05, par Cams
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