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Le roman de l`Américaine Margaret Wrinkle raconte le destin de Wash, l`esclave étalon

Après la guerre d'indépendance, Richardson, un riche terrien de Tennessee s'inquiète de voir les colons partir avec leurs esclaves noirs vers les nouveaux territoires de l'Arkansas et de la Louisiane pour se lancer dans la culture du coton. Chez lui, cela va être pénurie de main d'oeuvre. Pour son premier roman, Margaret Wrinkle, née en 1963, n'a pas craint de lever un tabou et de raconter comment certains ont choisi de faire se transformer leurs nègres en "étalons reproducteurs"

A l'île de Gorée, un esclave brisant ses chaînes

Destin. Le premier roman de l`Américaine Margaret Wrinkle raconte le destin de Wash, l'histoire d'un de ces esclaves noirs qui servaient d'étalons reproducteurs pour augmenter la main d'oeuvre. Wash est un esclave du Tennessee, transformé en étalon par son propriétaire.

Wash, l'esclave étalon

Sa force, Wash la puise dans les voix de ses ancêtres africains ; dans les souvenirs de sa mère, Mena ; dans les rituels chamaniques auxquels elle l'a initié dans son enfance ; dans les talismans qu'elle lui a légués ; et aujourd'hui, dans ces instants volés le long de la rivière, auprès de Pallas, esclave elle aussi, métisse et guérisseuse.

Sa force, c'est ce qui lui a permis de survivre. Aux humiliations de ses anciens maîtres, jaloux de sa capacité à  endurer le pire sans jamais montrer sa douleur ; aux coups qui lui ont à´té un oeil ; au marquage au fer rouge, sur sa joue, de la lettre des fugitifs.

Cette force, c'est ce qui l'aide à  supporter que Richardson, son maître, pour sauver la plantation d'une ruine annoncée, l'utilise désormais comme étalon reproducteur. Qu'il le loue chaque vendredi aux propriétaires voisins pour féconder leurs esclaves.

Et quand sa force vacille, Wash se raccroche à  Pallas et l'écoute parler du lien qui unit maître et esclaves dans une toile d'araignée aussi fragile qu'inévitable.

Un jour, Margaret Wrinkle, née en 1963 à  Birmingham, Alabama, l`année où Martin Luther King y lançait sa campagne pour les droits civiques parce que ce fief du Ku Klux Klan était considéré comme la ville la plus raciste des Etats-Unis, apprend qu`un de ses ancêtres sudistes aurait été un grand propriétaire d`esclaves - les achetant, les revendant, peut-être même élevant leur progéniture comme on élève des poules ou des chevaux, utilisant certains mà¢les comme étalons reproducteurs. Même si elle n`en trouve pas la preuve, elle n`a plus le choix: il faut qu`elle se coltine cet héritage. L`esclavage devient son histoire, l`écriture la seule manière de la retrouver.

Comme tant d`enfants de l`Alabama des années 60, c`est avec des Noirs payés pour s`occuper d`elle qu`elle entretenait les relations à  la fois les plus intenses et les moins reconnues. A la mort de la bonne de sa famille, qui l`éleva et lui fit faire ses premiers pas dans le monde, Margaret, adulte et loin de l`Alabama, s`écroule en pleurs de manière hystérique et disproportionnée, se rendant alors compte qu`elle n`a rien compris à  sa propre histoire.

Elle commence par revenir habiter à  Birmingham, Alabama, pour enseigner dans l`école d`un des quartiers les plus pauvres de la ville. Cinéaste et artiste visuelle, elle réalise en 1996 un documentaire sur les liens entre les communautés noires et blanches de la ville intitulé broken\ground qui lui fait prendre conscience de la manière dont sa communauté est toujours profondément affectée par les comportements hérités de siècles d`esclavage.

Esclaves contre coton

Wash est le roman qui la réconcilie avec son passé. Wash raconte le destin de Washington, qui a vu le jour en 1796 d`une mère née Africaine tout juste achetée par Richardson, propriétaire terrien dans le Tennessee et vétéran de la guerre contre les Anglais. Prêtés par Richardson à  son voisin, Wash et sa mère Mena sont maltraités. Wash s`enfuit, se révolte, se fait marquer au fer, dépérit, jusqu`à  sa rencontre avec Pallas, une jeune esclave aux dons de guérisseuse qui l`aide à  faire appel à  ses racines africaines pour survivre. C`est alors que Richardson, criblé de dettes, traumatisé par la guerre, voyant le prix du coton chuter mais celui des esclaves monter, décide de récupérer Mena et Wash et de faire de ce dernier un étalon reproducteur, tenant le journal précis des filles des plantations de la région qu`il engrosse année après année.

Roman immense et bouleversant, Wash n`a rien du roman historique mais tout de la cosmogonie intime, donnant tour à  tour une voix personnelle à  Wash, Richardson, Mena et Pallas, entremêlant leurs monologues intérieurs pour tisser, à  la manière d`un chorus d`anciens, une toile dense, brutale et onirique faite de leurs relations visibles et invisibles, du présent et du passé, de leurs rêves et de la réalité.

Coup de maître pour un premier roman, récompensé de plusieurs prix à  sa sortie l`an dernier en Amérique, un pied dans l`histoire et l`autre dans la psyché humaine, Wash brasse avec subtilité et passion des thèmes universels au cœ“ur de la construction de notre identité occidentale moderne. Il esquisse la naissance du puissant Sud, et particulièrement de la ville de Memphis, tout en mettant en scène la virulence des débats anti et proabolitionnistes qui mènera à  la guerre civile, et l`impossibilité même pour les hommes bien intentionnés de concevoir une économie privée d`esclaves. Il s`interroge sur la transmission entre générations: celle des maîtres blancs, officielle, et celle des esclaves, officieuse, explosive. Bouleversante, la manière dont la mère de Wash lui raconte le pays de ses ancêtres dès le premier jour de sa vie lui permet de développer une forme de résilience spirituelle. Margaret Wrinkle montre comment, pour préserver leur culture d`origine, les esclaves ont donné naissance à  une mystique du secret, faite de rituels, de talismans, de sons, de regards, d`odeurs toutes invisibles pour le peuple blanc dont la culture, la relation à  la nature, au temps, au monde des morts est si différente des leurs.

Interdépendance

Au cœ“ur du système de domination esclavagiste, l`exploitation sexuelle des femmes et des hommes noirs, et les mélanges de lignées sauvages qui en découlent. Son statut d`étalon donne à  Wash, paradoxalement, une place jalousée par ses compagnons: il est à  part, nourri, soigné, plus libre de ses mouvements que les autres. Enfin, et c`est une des belles originalités du roman, les relations d`interdépendance troubles, souterraines, paradoxales qu`entretiennent maîtres et esclaves. Fasciné par Wash, Richardson en fait peu à  peu son confident, lui confiant ce qu`il ne confie pas même à  ses fils ni à  sa femme. Si Wash appartient à  Richardson, il lui amène l`argent qui fait défaut et se venge des souffrances subies en créant une lignée d`enfants qui porteront loin son à¢me et ses traits. Le plus libre n`est évidemment pas toujours celui que l`on croit.

Wash prouve comment la narration permet de reprendre possession de son histoire, que l`on soit un personnage gagnant une voix jusqu`alors inaudible ou une écrivaine tentant d`accepter son héritage et la culpabilité qui en découle. Partant du cœ“ur du rêve américain et de l`idéal des pionniers devenus marchands d`à¢mes, il rejoint le cœ“ur d`une Afrique ancestrale et les fait dialoguer avec une empathie confondante. Wash accuse, mais transforme cette accusation en prière, en chant, en processus de guérison d`une blessure ouverte depuis quatre siècles. Wash, c`est l`Amérique: le diminutif d`un esclave appelé Washington, d`un moins que rien, mais aussi le nom du premier président des Etats-Unis et celui, très privé, d`Ida Mae Lawson Washington, bonne à  tout faire dans la famille de Margaret Wrinkle, et celle qui lui fit faire ses premiers pas dans le vaste monde.

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