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mercredi 27 mars 2013

Militante et guerrière de la défense de la femme congolaise, Julienne Lusenge s'interroge sur le cas Bosco Ntaganda

Julienne Lusenge est défenseure des droits de l`homme et activiste travaillant sur la question de la violence sexuelle et basée sur le genre dans les zones de Béni et Ituri déchirées par la guerre en République Démocratique du Congo. Elle est la Coordinatrice de l`ONG Solidarité Féminine pour la Paix et le Développement Intégral (SOFEPADI) dont l`objectif est de promouvoir et de défendre les droits des femmes et des enfants et principalement de combattre l`impunité et promouvoir la justice afin d`arrêter les cycles de violence en RDC. Lors du premier forum mondial des femmes francophones qui s'est tenu le 22 mars à  Paris, Julienne Lusenge était omniprésente et très sollicitée par des médias. L`organisation est en quête de justice pour les victimes de violences sexuelles commises par les éléments des groupes rebelles et les soldats de l`armée nationale. Mme Lusenge a été confrontée à  des situations dangereuses où elle a fait l`objet de menaces pour ses efforts visant à  créer de la visibilité et à  exercer de la pression sur les organes internationaux et les Nations Unies afin qu`ils prennent des mesures contre la violence sexuelle en RDC.

Infatigable. Voilà  plus de douze ans que Julienne Lusenge se mobilise pour aider et défendre les victimes de viols en République démocratique du Congo (RDC) au sein de l`association Sofepadi. Une ONG qui soutient les victimes sur le plan médical, psychologique et juridique

Paris, 22 mars 2013, Julienne Lusenge lors du premier forum mondial des femmes francophones au Musée Quai Branly. Photo Réveil FM

Julienne Lusenge est un emblème de la lutte contre le viol, cette arme de guerre massive qui ravage la République démocratique du Congo. Photo Réveil FM

Figure admirée contre le viol de la femme congolaise et cible des opposants aux droits des femmes, Julienne Lusenge est lauréate 2012 du Prix des droits de l'homme de l'Ambassade de France en République démocratique du Congo. Photo Réveil FM

Julienne Lusenge s'est confiée à  nos confrères de TV5 Monde. Femme de terrain, elle est toujours en alerte !

Bosco Ntaganda était devant la CPI ce matin pour sa première comparution. Votre réaction ?

Je parle au nom des femmes victimes des exactions commises par Ntaganda. La communauté internationale se réjouit de cette arrestation, mais nous nous avons des doutes. Ce n'est pas le premier militaire soupçonné d'atrocités qui est devant la justice et aucun n'a été condamné jusque là  ! La CPI a même acquitté Mathieu Ngudjolo Chui il y a quelques mois. Les victimes ont donc du mal à  avoir confiance en la justice internationale.

Il y a déjà  une impunité totale en RDC pour les auteurs de ces crimes sexuels, alors si cette impunité existe aussi à  l'échelle internationale, où va-t-on ? Qu'est-ce que les femmes victimes vont devenir si ces personnes ne sont pas punies ? Nous espérons que la nouvelle procureure de la CPI, Fatou Bensouda, a tiré des leçons du passé et mettra les moyens pour mener de vraies enquêtes. Il faut prouver que Bosco Ntaganda a commis des crimes contre l'humanité dans le Nord-Kivu et dans l'Ituri.

Paris, 22 mars 2013, Julienne Lusenge dans la cour d'honneur de l'Elysée. Photo Réveil FM

S'il n'est pas condamné, quel est le message transmis aux criminels ? Aujourd'hui, les groupes armés continuent de commettre des crimes car ils savent qu'ils ne seront pas inquiétés car il n'y a pas de preuves.

[La CPI a rendu son premier jugement en 10 ans d'existence le 10 juillet 2012 en condamnant Thomas Lubanga pour avoir enrà´lé des enfants soldats, NDLR]

Ntaganda a clamé son innocence lors de la comparution.

C'est un mensonge. Bien sà»r, ils disent tous qu'ils ont été instrumentalisés, par les Occidentaux, les multinationales, que sais-je encore ! Mais c'est lui qui a orchestré tout ça, en Ituri comme au Nord-Kivu. Les victimes ont vu Ntaganda entrer dans les maisons avec ses troupes, commander les violences faites aux femmes, tuer.

Ntaganda est le premier suspect de la CPI à  s'être rendu soi-disant "volontairement". Qu'en pensez-vous ?

Cette reddition n'est pas volontaire. C'est le même scénario avec Laurent Nkunda [ancien chef du CNDP en résidence surveillée au Rwanda depuis 2009, NDLR]! Nous savons à  quoi on joue. Il faudrait livrer tous les officiers impliqués dans les crimes sexuels, pas seulement deux ou trois personnes qu'on choisit comme des pions pour servir des intérêts politiques.

Nous voulons que le Rwanda ainsi que la RDC s'impliquent et livrent les coupables, au lieu de les intégrer dans le gouvernement ou dans l'armée à  des grades d'officiers. Mais ce jeu est trop dangereux. Nous pensons que la paix ne peut pas se faire sans la justice.

Comment traduire tous les coupables en justice ? Tout le monde ne va pas aller à  La Haye. Nous voudrions que le gouvernement congolais mette en place des tribunaux mixtes, avec des juges congolais et internationaux, pour juger les accusés en RDC. Ainsi les femmes verraient que la justice fait son travail, et qu'elles n'ont pas raconté leurs souffrances pour rien.

Julienne Lusenge à  l'Elysée. Photo Réveil FM

Et les victimes dans tout ça ?

Jamais les autorités congolaises n'ont reconnu les crimes sexuels ni demandé pardon aux victimes. Il n'y a aucun programme national d'accompagnement et de réparation pour elles. C'est le désastre ! Ces victimes ont besoin de soins, les femmes ont besoin d'apprendre un métier, les petites filles de retourner à  l'école.

Nous essayons donc de gérer cette situation avec notre association SOFEPADI. Nous accompagnons les victimes psychologiquement, juridiquement, nous les aidons à  se réinsérer avec l'aide des communautés. Nous avons déjà  enregistré 2800 cas de victimes de viols. En 2012, nous avons accueilli plus de 800 victimes supplémentaires, dont 12 hommes.

Mais le problème c'est le financement. Même si nous avons des soutiens étrangers, il nous manque de l'argent pour boucler notre budget 2013, 400 000 dollars US. C'est pour qu'avec des collègues nous avons initié le Fonds pour les Femmes Congolaises. Et les ONG ne peuvent pas remplacer le gouvernement.

Les femmes congolaises sont toujours en danger ?

Oui, le fait de vous parler pour cet entretien me met en danger mais on ne peut pas s'interdire de dénoncer notre situation. C'est la honte pour la RDC !

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